Le matin, avec mon ami Edgar, nous avions marché dans la campagne qui entoure la Chaise-Dieu, sur les collines auvergnates. Là-bas, la neige n'a pas encore complètement fondu, mais le redoux la rend meuble, inégale. Parfois, le pas se pose sur une croute dure qui résiste et supporte le marcheur. D'autres fois, le pied s'enfonce jusqu'à l'astragale, vous mouillant la cheville. Puis le chemin tout blanc s'est enfoncé dans une grande forêt de sapins. Plus de neige. Un sol roussi d'épines et de pommes de pin tombés de l'automne. Un sol souple et mousseux, spongieux. Par-delà les troncs des grands résineux, on apercevait les prés apparaissant sous la fonte, d'un vert vif déjà. Les pousses n'étaient plus loin. J'adore ce moment où le printemps semble envoyer des éclaireurs pour nous rassurer, nous dire qu'il y aura une autre vie après l'hiver. La marche nous avait ouvert l'appétit, refermé d'un copieux déjeuner. Puis nous avons rendu visite à Fred Gounan, un vigneron dont les terres se trouvent entre Issoire et Clermont-Ferrand, à Saint-Sandoux. Nous ne le connaissions pas. Lorsque nous sommes arrivés, en fin d'après-midi, l'homme était affairé dans le moteur d'une jolie petite anglaise. Une Lotus seven, élégant roadster décapotable aux longues ailes avant. La voiture du Prisonnier, ai-je appris depuis. Il est en train de la refaire entièrement. Un passionné de mécanique, qui a longtemps fabriqué des motos avant de faire pousser du pinot noir et du gamay en Auvergne. Il nous a d'abord fait goûter sur fût des choses qui nous ont plu, beaucoup. Deux cuvées de pinot, l'une aux plus bas rendements, l'autre un peu plus généreuse (pas plus de 30 hl à l'ha cependant). Deux terroirs différents, qu'il nomme les Grandes et les Petites Orgues. Dans ce millésime 2009 toutes deux prometteuses, s'exprimant déjà bien au nez. Puis un gamay moins bavard (deux crus encore, Vinzelle et Vieille vigne). Vrai vin de soif dont l'acidité charmante soutient un fruit gourmand. En face de nous, après un bon moment déjà de discussion, le vigneron aussi trouve que ça goûte bien. Il décide alors de jeter une pipette dans les fûts de 2008, histoire de voir où le vin en est, dans cette toute petite récolte (comme 2007), qui a souffert de la grêle. Ce qu'il goûte lui plait bien et il lâche une drôle d'expression, qui attire notre attention : cela faisait longtemps, dit-il, qu'il ne l'avait pas goûté. Surprenant chez un vigneron. Nous parlons alors de ses modes de production. Bio à la vigne, essayant de limiter même le cuivre. Assez libéral au chai, laissant le raisin s'épanouir dans de grandes barriques en bois avant de l'élever longuement dans des fûts de chêne de quelques années, qui ne dénaturent plus le fruit, de toute façon abondant. Puis nous passons chez lui, dans sa cuisine, pour continuer sur un pinot 2007, d'une bouteille entamée la veille. Cela nous plait toujours autant. Alors comme on s'entend bien, il propose d'enchaîner avec un 2005, qu'il carafe. Un vrai délice plein de fraîcheur, de fruit et de droiture. Il trouve cela bon, lui-aussi, et confie là encore qu'il ne l'avait plus goûté depuis un moment. C'est curieux tout de même. La discussion se prolonge, il parle de ce vin qu'il conçoit comme un "lubrifiant social". On resterait bien manger si un délicieux stockfish ne nous attendait au four... La nuit est à présent tombée. On parle de ces millésimes difficiles qu'il vient de rencontrer, et il confie alors qu'il vient de traverser un vrai coup de lassitude. Il va bientôt se mettre au blanc, pour varier un peu. Mais le métier est parfois ingrat. Il le fait depuis dix ans, se demande parfois s'il ne va pas finir par abandonner. In petto, on se dit que ce serait dommage, on vient juste de faire sa connaissance et ce bonhomme chaleureux et direct nous plait autant que ses vins. Il passera peut-être un jour à autre chose, mais en avalant ce 2005, il se tourne soudain vers Caroline sa copine, et lâche les yeux rieurs : "C'est bon ça quand même !! Je vais peut-être en faire encore quelques-une ?" Chic ! Pour le vigneron aussi, la véraison approche. Le printemps est déjà là.
Olivier
Frédéric Gounan - Rue de L'arbre blanc, 63450 Saint-Sandoux.
Journée parfaite en effet, réussie comme un bon plat, sous le signe de la fonte des neiges. Après une jolie descente du plateau de la Chaise-Dieu sur la vallée d'Issoire, nous avons atterri dans cette étonnante cuverie-atelier de bricolage. Si nous n'étions pas venus pour le vin nous aurions tout aussi bien pu passer la soirée à parler bagnole, moteur et crémaillère, mais aussi épinards, cuisinière, Italie... J'ai adoré la verve de Fred Gounan, son langage fleuri, son amour des mots. Il semblait mâcher ses phrases comme on peut avoir envie de mâcher son vin. De même que la Lotus Seven en cours de restauration "c'est pour chasser le radar sur les petites routes d'Auvergne", le Gamay que nous avons goûté sur fût, encore un peu fermé, tout juste sorti de l'hiver, promet de belles envolées verbales. Il y a des vins qui appellent au silence et à la méditation, ceux de Fred Gounan ont l'étrange pouvoir de désengourdir la langue et l'esprit. "Un lubrifiant social", disait-il en levant son verre, et il s'en est fallu de peu que nous nous laissions glisser sur cette agréable pente. Finalement nous sommes remontés de là le coffre plein et l'esprit un peu plus léger. J'attends le blanc avec impatience !
Rédigé par : Edgar Olivier Betrtrand | 01/03/2010 à 15:56