Le souvenir nous est remonté au nez l’autre jour, lorsqu’à la fin d’un repas, un patron a proposé de payer sa poire. On a décliné mais il insistait : «C’est de la Morand !» On n’a pas voulu le vexer. Mais les eaux-de-vie semi-industrielles n’ont plus de goût depuis une rencontre avec une belle artisanale. C’était au détour d’un reportage en Haute-Saône, à un jet de sapin des Vosges. Conseillé par un bistrotier, on avait grimpé jusqu’à la ferme du Tisserand (1), qui n’était pas là. Dans la cuisine, sa femme préparait un plat aux lentilles. Elle nous a dit de nous asseoir et ne s’est plus retournée.
Au bout d’un moment, enfin, un colosse s’est encastré dans le chambranle. «Vous voulez quoi ?», il a demandé. Goûter la poire. «Et le kirsch ? » il a répliqué. Bof. On ne connaissait alors que le kirsch fantaisie, celui des petits flacons utilisés pour les desserts. Il a fait comprendre qu’il faudrait en passer par le kirsch pour avoir le droit de goûter la poire. On a acquiescé par conscience professionnelle. Au fond d’une grange, devant son alambic, il a pris le temps d’expliquer la science de la chauffe : jamais trop chaude, jamais trop froide, en se frottant une goutte derrière la lèvre pour jauger. Un passionné. Il a hésité un moment, puis nous a conduit dans une autre grange, avec une vieille échelle de meunier. Quand il a grimpé le premier, l’échelle grinçait salement. On a craint de recevoir 120 kilos de bon vivant sur les endosses.
Mais l’échelle a tenu, et cela valait le coup. Là-haut, une mer de grosses dames-jeannes recouvertes d’osier. Kirsch, poire, prune, mirabelle… Des bonbonnes qui prennent le froid l’hiver, le chaud l’été, pour bien vieillir. Le Tisserand avait emporté de gros verres Arcopal. Il a penché les dames-jeannes pour commencer à remplir des demi-godets. Impossible de cracher. D’abord le kirsch, comme convenu. C’est vrai qu’on n’avait jamais goûté ça. Des arômes complexes, longs. Un goût d’amande puis de cerise, comme si on croquait dans la chair.
Ensuite seulement la poire, tellement plus intéressante que les plus honnêtes industrielles. Assis sur une bonbonne, le vieux hochait la tête, heureux de notre étonnement. Un moment rare, dont on peut deviner les relents en achetant son kirsch dans certains supermarchés. Car un jour un jeune commercial est monté à la ferme. Il avait entendu parler de la poire. Tisserand lui a tendu un verre, a d’abord fait goûter le kirsch…
Olivier
(1) Jacques Tisserand, ferme de Blanzey à Fougerolles (Haute-Saône).
Beau texte, qui me rappelle immanquablement le kirsch et les eaux de vie de mirabelle et de quetsch dont m'approvisionnait mon grand-père alsacien. C'était un autre temps, au parfum des fruits distillés se mêlait celui un peu suranné de la contrebande. Alors que ce genre de trafic se faisait en réalité au vu et au su de tous, mon grand-père se livrait à un cérémonial, à des précautions exagérées qui devaient lui rappeler les années passées au front. Une seule fois j'ai pu l'accompagner pour l'un de ses ravitaillements bimensuels. Nombreux étaient les cousins, cousines et autres connaissances susceptibles de lui délivrer la précieuse marchandise, et cette fois-ci c'est auprès d'une certaine "Mamie Pull-over", dont il ne savait plus si elle était un ancien flirt ou tout simplement une lointaine cousine que le rendez-vous était fixé, dans un petit village du Haut-Rhin dont je tairai le nom. Dès notre arrivée dans le village, mon grand-père commençait à chuchoter au volant de sa voiture. Pour ne pas éveiller les soupçons il alla se garer le plus loin possible du domicile de Mamie Pull-over, et me recommanda de l'attendre en jouant au touriste. C'est ainsi que je l'ai vu partir, le col de son imperméable relevé, chargé d'un gros sac de sport rempli de papier journal. Il n'est revenu qu'une bonne heure plus tard, le sac passablement alourdi par les bouteilles qui remplaçaient désormais le papier journal. A la fois déséquilibré par le sac et sans doute sous l'effet des nombreux verres bus en compagnie de Mamie Pull-over il titubait passablement, et ne pensait plus à chuchoter. A peine dans la voiture nous avons démarré en trombe et sommes rentrés dare-dare, non sans avoir fait une petite halte sur une ère d'autoroute afin de camoufler les bouteilles un peu partout dans la voiture, sous les sièges, sous la capot, sous les charcuteries, et de disposer bien en vue sur le pare-brise une carte d'ancien combattant censée amadouer les agents de la douane volante si par malheur nous étions repérés. Autant dire que jamais, au cours d'aucun de ces voyages express mon grand-père n'a vu l'ombre d'un douanier. C'est après avoir vécu cet épisode que j'ai compris l'éclair de malice qui allumait son oeil toutes les fois qu'il arrosait son café ou rinçait sa tasse avec le kirsch de Mamie Pull-over. J'ai conservé quelques unes des bouteilles autrefois remplies de ces eaux-de-vie délicieuses, des bouteilles aux formes étranges, récupérées on se sait où, qui servaient et resservaient, et qui encore aujourd'hui quand je les débouche exhalent un discret parfum de kirsch, de quetsch ou de mirabelle, parfum que je n'ai plus jamais retrouvé.
Edgar
Rédigé par : Edgar Olivier Betrtrand | 13/02/2011 à 23:25