Il n'est pas dans les habitudes de ce blog d'évoquer les expériences négatives, mais je viens de vivre avec ma fille une aventure si extraordinaire que je ne peux pas la passer sous silence: j'ai découvert la Poutine Québecoise. Ma curiosité avait été attirée par l'article, comme toujours excellent de François Mailhes, dans La Tribune de Lyon: "Ce plat créé par des esprits malades à l’estomac d’acier, probablement dans l’objectif de résister à la prochaine ère glaciaire, mérite une petite explication. La poutine (qu’on peut traduire par “étrange mixture” et que l’on prononce “potzzin” comme Céline Dion) est à l’alimentation ce que la moon-boot est au pied, une aberration esthétique, mais un puissant calorifère. Elle est composée de frites, de fromage “en grains” et de sauce brune industrielle, dite “barbecue”. Suivant la proportion de sauce, les frites du dessous sont plus ou moins molles, celle du dessus restant plus ou moins croustillantes. Quant au fromage, il ne se distingue pas par sa saveur, quasiment absente, mais par sa texture particulière qui fait que lorsqu’on mâche cela fait “scrouitch scrouitch”. Tout est dit, et pensez bien que c'est armé de mes plus indéfectibles préjugés à l'égard de la gastronomie d'Outre-Atlantique que j'ai franchi la porte de cette nouvelle friterie Québécoise sise Place de la Paix. Ma fille, puriste qui ne juge les établissements de restauration que par la frite, et uniquement par la frite, était nettement plus enthousiaste que moi. Les fameuses Poutines étaient proposées en trois tailles, et partant du principe que lorsqu'on a de l'eau jusqu'à la taille autant plonger tout entier, j'allai même jusqu'à en commander une grande, avant que la serveuse ne m'en dissuade par ces paroles prémonitoires: "vous savez, une moyenne c'est suffisant, une grande ça risque de vous écoeurer"... avait-elle flairé l'éternel mégoteur à qui elle s'adressait, sentait-elle intuitivement que la Poutine n'était pas faite pour un dictateur culinaire comme moi ou bien avait-elle goûté et justement jaugé la chose ? toujours est-il qu'après être venu à bout de ma moyenne Poutine je n'ai pû que bénir cette judicieuse jeune-fille car effectivement jamais de ma vie je n'aurais pu en engloutir une grande. Aujourd'hui je peux le dire, la Poutine surpasse de loin les plus extravagantes créations gastronomiques de ma belle-mère, que j'ai toujours pourtant considérée comme un authentique génie en la matière. Rien n'est plus antinomique en effet que le caractère naturellement croustillant des frites avec ce tombereau de sauce marronnasse et mollassonne qui les recouvre et les masque aussi impitoyablement qu'une couche de bitume. Les pauvres bâtonnets s'en trouvent totalement amollis, transformés en une sorte de purée agglomérée visqueuse qu'on peine à trouver au fond du plat avec sa fourchette, et qu'on transporte avec encore plus de difficulté, voire de dégoût, jusqu'à sa bouche. Car s'il n'y avait de répugnant là-dedans que la texture, il y a aussi le goût de cette sauce brune, une sorte de goût vaguement fumé, tirant sur le viandox et les raviolis en boîte avec un vague relent d'oignons brûlés.
Quant aux frites proprement dites...
...dans son article François Mailhes avait été plutôt indulgent, et même assez élogieux à leur égard: "...coupées petit, elles ont un vrai goût de frites belges. Comme là-bas, elles sont cuites dans du gras de bœuf, ce qui change tout"... On dira donc que nous sommes particulièrement mal tombés, que la graisse ne devait pas être assez chaude. Ma fille s'était contentée d'une simple assiette de frites et j'espérais qu'elle serait plus chanceuse que moi. Mais quand je détachai les yeux de cette horrible chose appelée Poutine je fus frappé par le visage déconfit de ma pauvre fille, qui fixait d'un air dégoûté le paquet de frites agglutinées dans un papier gras au fond de son assiette. J'espérais me rincer la bouche avec quelque chose de simple et croustillant, au lieu de quoi je goûtai quelques bâtonnets à la fois mous et collants, sortes de chewing-gum tièdes de patates, sans croustillant, sans aucun goût de pomme-de-terre, qui peut-être à cause de la graisse de boeuf pas assez chaude parviennent à être écoeurants sans même la sauce brune de la Poutine, ni même sans la chose jaune et sucrée appelée moutarde présentée en accompagnement. Ma fille est sortie de là la faim au ventre, et moi je me suis mis à rêver de beignets d'aubergine, de fleurs de courgette, de calamars, de pizzas frites et autres merveilles qu'il m'est arrivé de trouver dans de modestes friteries Portugaises ou Italiennes. Frite Alors, une friterie qui mérite le détour que l'on fait pour ne pas y aller.
Edgar
Hormis sur le chapitre de la belle-mère (parce que la mienne fait de délicieux beignets de fleurs de courgettes), je te rejoins sur l'intégralité des points que tu évoques? Y compris sur le salivage initial quant à l'idée de plonger dans le plaisir frité. Et jusqu'au dégoût rapide, total et définitif en sortant de l'établissement.
Rédigé par : Odile Bled | 01/01/2013 à 18:31
eh bien voilà un endroit dont je me passerais, pour moi les frites ça croustille sinon autant manger une purée maison ou un hachis parmentier )
Rédigé par : chocoladdict | 02/01/2013 à 17:59
Peut-être qu'avant de tartiner un jugement aussi étroit d'un plat étranger traditionnel, il convient de l'essayer dans son berceau d'origine et non à Paris parmi des milliers d'autres bouges infâmes. Je suis Français et -je pense- très bon gastronome. Mais j'ai également vécu au Canada et assume à 100% mon amour de la modeste poutine québécoise, sans manières ni artifices, que j'avais pourtant moi aussi essayée à reculons. Chapeau à l'apparemment "excellent" François Mailhes dont le ton est à l'image de beaucoup de Français à l'étranger: cheap, insultant, supérieur et suffisant. Avec une pensée spéciale pour l'"esprit malade à l'estomac d'acier" qui a eu pour la première fois l'idée de croquer dans un escargot pour survivre à une ère glaciaire.
Rédigé par : Troublesleeper | 04/01/2013 à 10:46