ENTRETIEN - Le Festival Lumière 2009 débute mardi. Philippe Garnier y présente avec Eddie Muller une rétrospective intitulée Art of Noir. Au programme, sept films noirs des années 40 et 50, rarement vus ou inédits en France. Les projections auront lieu du mercredi 14 au samedi 17 octobre, dans la salle de l’Institut Lumière (1). Rencontre avec Philippe Garnier, cinéphile journaliste, auteur et traducteur...
Vous présentez avec Eddie Muller un cycle de projection intitulé Art of Noir. Pourriez-vous présenter cette programmation en quelques mots ?
Art of Noir est le titre d’un des bouquins d’Eddie, celui sur les affiches [L’Art du film noir, Editions Calmann-Lévy]. A l'origine nous voulions appeler le programme Noir insolite. L'idée étant de montrer quelques films qui feraient comprendre aux gens que le film noir est bien plus que ce qu'on a plus ou moins désormais mis en boîte sur ce sujet. Je continue de batailler (vainement) contre ces idées toutes faites qu'on a sur tout, cette calcification de l'histoire du cinéma, toutes ces hiérarchies idiotes.
La plupart de ces films n'ont pas été vus en France depuis cinquante ans, ou jamais. The Prowler (Le Rôdeur de Joseph Losey) est l'exception, il a été programmé récemment à la Cinémathèque française, mais pas dans la copie restaurée par l'UCLA que nous présenterons, avec un sous-titrage refait. Nous l'avons inclus, un parce que la Film Noir Foundation présidée par Eddie Muller a été à l'origine de cette restauration, et l'a en partie financée (James Ellroy a fait un gros chèque). Deux, parce que c'est de loin le meilleur Losey américain. C'est à dire le meilleur Losey tout court.
Mais le côté "insolite" du programme a été en partie entamé parce que Warner nous a refusé la copie de Tomorrow is Another Day (Les Amants du crime) de Felix Feist, qui est en soi une démonstration de ce dont nous voulions parler. Et cela nous prive aussi d'une "double-bill" que nous trouvions amusante, avec Fly-by-Night, dans lequel Robert Siodmak, dans son premier film américain, enfonce haut la main Feist sur une scène de camion auto-porteur (Il faut le voir pour comprendre). Mais pour résumer, nous voulions dire aux gens : « Vous croyez avoir fait le tour du film noir à cause de Patrick Brion ou François Guérif ? You got another thing coming.»
Voyez-vous dans le film noir des années 40-50 une sorte d'âge d'or ?
Non, pas
particulièrement. Pas plus que pour le western, par exemple.
Mais ce sont les deux genres qui ont peu ou prou échappé
aux problèmes de censure - c'est surtout vrai pour le western,
qui peut sous le Maccarthysme traiter de thèmes comme le
racisme, les relations sexuelles mixtes, le sexe tout court ;
simplement parce qu'on n'attendait pas ça d'un film de genre.
C'est un peu vrai aussi pour le film noir. Mais non, je ne crois pas
à l'âge d'or du cinéma. C'était bien en
1926, c'était bien en 1973. C'était moins bien dans les
années 80 ou 90, ou maintenant.
Vous avez rapproché Dans l’ombre de San Francisco (Woman on the Run) de l'œuvre de David Goodis. Quels sont les points communs de ces deux univers ?
Le côté "râpé" des personnages (vedettes en fin de course, etc), les décors ringards, l'humour un peu désespéré, les dialogues. Et la vision du couple dans le film correspond tout à fait à celle de Goodis, surtout exprimée dans ses premiers romans, comme La Garce, où il se relevait à peine de son mariage désastreux avec une "jewish princess" qui l'a à jamais guéri des femmes "comme il faut". Et puis, peut-être, le décor de San Francisco, qui rappelle furieusement Dark Passage [Cauchemar en français, roman à l’origine du film Les Passagers de la nuit de Delmer Daves].
Comme Dans l’ombre de San Francisco (Woman on the Run), L’Homme à l’affut (The Sniper) a justement été tourné en extérieur à San Francisco. Quel est le lien de cette ville au genre noir?
On a peut-être un peu forcé là-dessus. Eddie est de là-bas, il a écrit sur cette ville, un excellent roman sur San Francisco à la fin des années 40 [Mister Boxe, Fayard Noir]. Il vit un peu encore dans cette époque. Pour Hollywood, San Francisco était LE lieu de tournage extérieur. Pas New York, pas New Orleans, pas Chicago (tout était tourné à L.A. dans ces cas-là, à de rares exceptions près). San Francisco est la ville de Hammett, même si Le Faucon maltais a été tourné exactement au même endroit que Le Grand sommeil (Burbank backlot). Un film comme Fog over Frisco, de Dieterle, un film des années trente avec Bette Davis, est plus hammettien que toutes les versions de toutes les histoires de Hammett, par exemple, et il a été tourné à San Francisco. Et puis c'est une vraie ville, avec une vraie topographie, ce que ne possède pas Los Angeles, ou peu.
Jacques Lourcelles voit dans Le Rôdeur le "plus parfait des Losey", vous le comparez à Jim Thompson. Pourriez-vous le présenter ?
Je pense
à Thompson exclusivement à cause de la voix off, ou
plutôt de la voix de tête, un truc spécifique à
Thompson. Le flic pourri ici se persuade qu'il n'est pas si mauvais
bougre. Et il commet toutes ces horreurs pour s'acheter son motel, un
rêve minable. C'est très Thompson. Le film est
claustrophobe durant la majeur partie, puis on se retrouve dans ce
désert et l'histoire devient démente, cet accouchement
dans le désert et tout ça. C'est très spécial.
Et puis c'est quand Losey n'était pas encore plus préoccupé
d'architecture que de dramaturgie. Il n'avait pas les moyens! Ceci
dit, M n'est pas mal non plus.
Felix Feist, réalisateur de The Threat, est un cinéaste que vous citez souvent. Pourriez-vous nous présenter ce réalisateur méconnu en France ?
On
devrait montrer ses trois films, The Threat, Tomorrow is
Another Day (Les Amants du crime), et le marrant The
Devil Thumbs a Ride (Le Diable fait du stop). Trois films
originaux, chacun dans leur genre. Tomorrow is Another Day est
le plus frappant, parce qu'il commence comme un film noir avec un
meurtre et des amants en fugue, et qu'il se termine comme un truc de
Steinbeck, ou Thieves Like Us (Nous sommes tous des voleurs
de Robert Altman). Chacun a un acteur masculin frappant, trois
icônes du film noir série B: Charles McGraw, Steve
Cochran , et l'inénarrable Lawrence Tierney.
The Threat réuni deux acteurs que, je crois, vous affectionnez particulièrement : Charles McGraw et Virginia Grey.
McGraw
is the real article, un acteur très attachant qui apporte
toujours beaucoup (voir son docteur dans The Wonderful Country
[L’Aventurier du Rio Grande de Robert Parrish], quand il
répare Mitchum après une chute de cheval). Picoleur,
sûr, mais valant le coup. Grey, je ne la connais pas beaucoup.
Le plus intéressant dans The Threat c'est qu'elle perd
toujours ses chaussures!
Fly-by-Night est un film du maître Siodmak méconnu en France. Pourquoi l'avoir choisi ?
C'est un
peu une gageure, mais je voudrais parler de l'importance des
différents studios sur les séries B. Quand MGM faisait
des séries B, c'était des séries B, des vrais
films de genre, ça ne ressemblait en rien à un film
MGM. Sauf que lorsque Zinneman a besoin d'une pute à dix
dollars dans Act of Violence, il peut avoir Mary Astor dans un
hôtel à puces de Bunker Hill ! Quand Paramount fait un
film de genre, par contre, c'est toujours du bout des lèvres.
Il y a ce côté dérision, toujours (même
dans la grande exception à cette règle, Assurance
sur la Mort, mais c'est Wilder). Ici, Siodmak hérite d'un
thriller à la Hitchcock de bas étage, avec des aspects
comiques assez pénibles, mais il parvient à en faire
une sorte de carte de visite pour plus tard. Il y a des séquences
époustouflantes. Et puis nous aimons beaucoup les jambes de
l'actrice, Eddie et moi.
711 Ocean Drive est un film que vous qualifiez de "petit trésor du cinéma indépendant".
Oui, je
n'ai jamais compris pourquoi personne en France ne s'est intéressé
à ce film. Les studios Actions ou Patrick Brion passent
souvent toujours les mêmes films, parfois des vraies raretés,
mais toujours liées à un acteur ou à un
"auteur". Ici il n'y a aucun nom qui puisse intriguer un
"cinéphile". Ni Edmund O'Brien ni Joseph Newman ne
les feront bander d'avance. Et ils ne savent pas ce qu'ils perdent.
Idem pour Woman on the Run. Aucun acteur mythique. Norman
Foster, même s'il a travaillé avec Welles, était
à l'époque cinéphilique surtout associé à
Disney. Alors, aucune curiosité. Mais il y a encore beaucoup à
découvrir. Par exemple, dans un petit film MGM appelé
No Questions Asked, une histoire d'arnaque à
l'assurance, il y a cette séquence démente où on
voit deux travelos faire un hold-up dans le "powder room"
d'un night club. Les deux mecs sont parfaits en femme, mais
incroyablement durs et teigneux. Je n'ai jamais vu ça depuis.
J'aimerais le montrer un jour.
On retrouve dans ce film, ainsi que dans Le Traquenard (The Web), un acteur selon vous capable de jouer tous les rôles, Edmond O'Brien.
Oui,
avec son air con et sa vue basse il a ce côté "every
man", passe partout. Il n'est pas beau, mais il peut plaire. Il
n'est pas brillant, mais on peut lui prêter de l'intelligence.
Il peut jouer Shakespeare, ou il peut se faire empoisonner et
enquêter sur son assassinat comme dans D.O.A. [Mort à
l’arrivée de Rudolph Maté]. Il peut faire cocu ou
être cocu. J'adore ce type, qui était cabotin mais
pouvait être maîtrisé. Il est fabuleux de justesse
dans The Bigamist [de Ida Lupino].
Plusieurs films présentés sont l'œuvre de scénaristes ou cinéastes ayant été black-listés (Trumbo, Losey, Butler, Gordon), voir emprisonné (Dmytryk). Quelle influence a eu cette génération d'auteurs engagés sur le film noir ?
C'est dû
surtout à la période, le film noir et la black-list
coïncidant presque exactement. Et puis, comme certains de ces
films étaient des productions indépendantes, ces types
pouvaient se faire employer sous des faux noms. Mais Albert
Maltz était beaucoup plus virulent dans ses pièces et
romans que dans ses scripts - y compris celui de La Cité
sans voile [de Jules Dassin]. Bien sûr il y a Abraham
Polonsky, mais c'est la seule exception. Trumbo a écrit le
script du Rôdeur sous un faux nom. On entend même
sa voix à la radio dans le film !
Après le bon accueil de votre livre Freelance, quels sont vos prochains projets éditoriaux?
Je
termine une traduction pour Buchet Chastel, un écrivain qui
m'a vraiment beaucoup plu, Donald Pollock. Et pour Grasset, je dois
faire un recueil d'articles de Libération et
d'ailleurs, intitulé L’Oreille d’un sourd. Je dois
aussi écrire plusieurs "livres DVD" pour Manuel
Chiche de Wildside.
Recueilli par Joël Bouvier
A lire :
Philippe Garnier : Caractères. Grasset
Philippe Garnier : Honni soit qui Malibu. Grasset
Eddie Muller : Dark City, le monde perdu du film noir. Clairac Editeurs
(1) Programme complet sur le site de Lumière 2009
Félix Feist existe-t-il? Il n'est même pas évoqué par B Tavernier dans son livre sur le cinéma américain!
Bravo pour la découverte !
Rédigé par : Ad | 14/10/2009 à 09:26
Merci pour cette longue interview fouillée et pointue. Olivier.
Rédigé par : Olivier | 14/10/2009 à 16:54
Et très bientôt, le festival du cinéma européen à Aubenas en Ardèche : encore un peu de patience !
Rédigé par : ad | 16/10/2009 à 16:32