Je m'appelle Nicole Carrné, avec deux "ères" comme j'aime à dire. L'ère où j'y croyais et l'ère où je n'y crois plus. C'est de cette dernière que je vous écris.
Mon fils est enfin venu me voir. Finalement. Il m'a dit, tiens maman, je t'ai amené un truc dément pour tes nuits d'insomnie. Mouais, je me suis dit. Ça fait longtemps que j'ai trouvé le truc le plus dément du monde pour l'insomnie et que tout le matos est planqué sous le clic-clac. J'adore le mot « matos ». Surtout quand c'est du scotch. Ah ouais, moi j'aime le scotch, le bourbon c'est de la pisse.
Bref il m'avait téléchargé toutes les saisons de Prison Break, je sais pas combien y'en a, en me prévenant que ça allait pixéliser un peu mais bon... Moi j'aurais préféré qu'il reste avec moi plutôt qu'il me refourgue une pile de cd gravés, vous savez comment sont les mères. Vous savez aussi comment sont les fils. C'est à croire qu'ils ne sont pas faits pour se comprendre. Alors j'ai allumé ma téloche et j'y ai foutu un de ses putains de disques gravés dans le lecteur et j'ai attendu que ça se passe.
Vous avez vu Les temps modernes ? Qui n'a pas vu Les temps modernes. Qui n'a pas vu la scène où Chaplin se fait emporter par la mécanique ? D'abord il se prend un bon coup d'hypnose corporelle par les poignets. Ça remonte dans les coudes, les bras, passe dans le dos pour choper les hanches, puis les jambes, et faire valser les pieds. Le courant se propage aussi dans la moelle épinière par la nuque, inonde le cerveau et s'empare du visage, plissant les yeux et la bouche pour les faire sourire mécaniquement. Alors Charlot se met à tout boulonner (en fait il déboulonne, si vous voyez ce que je veux dire) : les oreilles, les nez, les boutons. Première étape. La deuxième c'est quand la machine le gobe. Elle lui a injecté son venin, il est tout mou et sans défense, elle le bouffe. Il passe entre ses mâchoires, dans ses organes imbriqués et gargouillants, dans ses tubes et ses pignons. Et en plus il est content.
Je ne vais pas vous décrire toute la première saison de Prison Break, j'ai regardé que la première de toute façon. Mais c'est pareil, c'est de la mécanique. Tous les personnages sont des pions, ils n'ont rien d'humain. Toutes leurs actions sont justifiées, tout est planifié. Chaque étape de l'histoire ne peut pas échapper à une explication elle-même expliquée. D'aucuns y verront du génie et s'exclameront (encore) : « Ah, ils sont fort ces Américains ! » Moi, en me baissant pour attraper ma dernière bouteille de William Peel et en me disant que putain c'est bas, je leur réponds : « Mouais ». Et j'ajoute même : « Il est où le bordel dans tout ça ? Elle est où la poésie ? » Oui, ils sont forts ces Américains parce qu'ils savent ce que c'est qu'un scénario et qu'ils ont compris que la psychologie du personnage elle est dans la tête du spectateur, pas dans celle du personnage (et oui...). Bon, moi aussi j'ai compris ça, c'est pas la mer à boire. Si on comprend ça, on comprend aussi que la seule psychologie du personnage c'est sa manière d'agir dans différentes situations et sa manière de se comporter avec les autres personnages. En gros c'est uniquement sa dimension sociale qui le fait exister. Les Américains sont des marxistes, parfaitement. Après c'est simple, on prend beaucoup de pognon et on le donne à beaucoup de gens qui écrivent beaucoup et la machine à produire de la mécanique est en route. Elle produit. Comme, heureusement, la majorité des spectateurs ne boit pas la quantité d'alcool à 45 nécessaire pour avoir le recul, ils sont tous hypnotisés devant leur tévé par cette mécanique bien réglée, cette horlogerie précise et coûteuse. Ils se font gober, gentiment. Et en plus ils sont contents.
Vers la fin, quand l'autre tocard, le méchant le pervers, court en couinant dans les bois avec sa main coupée, j'en avais tellement marre que je me suis fait mon petit poème perso en regardant danser les pixels devant mes yeux scotchés. J'ai pensé à Un prophète. J'ai pensé à la biche qui traverse au moment où mécaniquement le héros doit mourir et que non. La biche traverse. J'ai remercié Jacques Audiard en mon for intérieur d'avoir créé une si belle machine et d'avoir été plus fort qu'elle, ce qui est rare de nos jours, croyez-moi. Je l'ai remercié de savoir ce que c'est qu'un scénario, d'avoir poussé la bête à fond, d'avoir fait rugir tous ses pignons jusqu'au chaos. J'ai rasé un coup au goulot et j'ai mélangé dans mon poème ces deux étudiantes américaines si lisses qui étaient venues la veille m'acheter des tickets pour je ne sais plus quel film américain. Elles avaient les lèvres tellement pulpeuses, les cheveux si raides, la peau tellement bien gommée, les yeux si brillants, le cul tellement bien bombé, le ventre si plat, les habits tellement bien achetés, je les avais reconnues de tellement loin. Puis est revenue la mécanique, le système, j'ai vu l'idéologie et cette vieille manie de vouloir tout épurer. J'ai cru voir passer quelques nazis fringants et priapiques, je les ai salués comme s'ils revenaient d'une balade digestive. J'ai alors compris qu'il allait y avoir une saison deux. Une saison trois, une saison quatre, une saison cinq, une saison six, une saison sept, une saison huit, les saisons se sont enchaînées jusqu'à l'infini, toujours plus addictives, toujours plus mécaniques, rendant toujours plus content.
Et puis comme toujours, le blackout.
Je m'appelle Nicole Carrné, avec deux "ères" comme j'aime à dire. L'ère où j'y croyais et l'ère où je n'y crois plus. C'est de cette dernière que je vous écris.
Ah ! Ben ça fait du bien de voir qu'on est pas seul !
Et alors, histoire d'économiser du pixel, autant se rendre compte tout de suite qu'en fait c'est pareil avec 24hChrono, the shield, les experts, Desperate Housewives… pour ceux qui me sont déja tombé sous l'œil. Avec une autre caractéristique, mais qui elle date un peu ; par mesure d'économie, vous aurez remarqué que les séries sont maintenant filmées "à l'épaule" (c'est à dire sans pied) et qu'apparemment, il y a un parkinsonien qui maneuvre le zoom…
Rédigé par : Alx de Casa | 14/11/2009 à 10:07
Quelle plume ou quelle descente (de boisson)! C'est parce que Tony s'est rendu que je me retrouve sur ce blog (?).
Et en plus, "I'll be back".
Rédigé par : www.openidfrance.fr/davidl | 16/11/2009 à 18:38
Et maintenant Lyon a sa rive droite, son blog de cultureux, qui savent, eux, combien l'on nous engraisse de sous-culture, de feuilletons piteux et de nanar insipides. Mais nom de dieu vous n'avez donc rien d'autre à foutre que plomber ce blog avec des tartines de conneries sur les productions de la 20th century Fox ? Et les autres mytho là, à commenter en vous trouvant une plume de poétesse. Et mon Carné, c'est du poulet ? J'suis vénèr, je vais me caler un Grey's anatomy, ça me détendra...
Rédigé par : l'autrecon | 16/11/2009 à 21:11
Il a fumé quelque chose de travers, mon prédécesseur au commentaire ? Continuez, madame Carrné. Creusez votre sillon, on vous suit pour y bouloter les vers qui émergent en se tortillant...
Rédigé par : Olivier | 16/11/2009 à 23:41
Carrné est Prévert
Rédigé par : Michel | 17/11/2009 à 21:07
Bravo , madame Carne, continuez, et
si dans vos doux intelligents delires, vous avez uen idee pour
'un sujet a proposer a une production Francaise, pour une serie que VOUS vous aimeriez regardez de votre canape, allez y dites nous,... moi cela m'interesse beaucoup et faites nous un commentaire sur DOCTOR HOUSE, juste pour voir..
A bientot, Franckie de New york
Rédigé par : franckie diago | 05/02/2010 à 05:42
Il a fumé quelque chose de travers, mon prédécesseur au commentaire ? Continuez, madame Carrné. Creusez votre sillon, on vous suit pour y bouloter les vers qui émergent en se tortillant..
Rédigé par : UGG pas cher | 12/12/2011 à 07:49
Ah ! Ben ça fait du bien de voir qu'on est pas seul !
Et alors, histoire d'économiser du pixel, autant se rendre compte tout de suite qu'en fait c'est pareil avec 24hChrono, the shield, les experts, Desperate Housewives… pour ceux qui me sont déja tombé sous l'œil. Avec une autre caractéristique, mais qui elle date un peu ; par mesure d'économie, vous aurez remarqué que les séries sont maintenant filmées "à l'épaule" (c'est à dire sans pied) et qu'apparemment, il y a un parkinsonien qui maneuvre le zoom…
Rédigé par : UGG pas cher | 12/12/2011 à 07:50
Très beau texte, vraiment, très joli talent d'écriture. Je ne sais pas si vous êtes réellement caissière, Nicole Carrné, mais continuez à écrire. Même si je ne pense pas que Louis Garrel fait semblant d'être lui-même, je crois qu'il ne pourrait pas.
Rédigé par : ugg pas cher | 10/02/2012 à 13:57