Quartiers populaires : regard des militants sur l’engagement des plus jeunes
SÉRIE IEP - « Le discours le plus politique, le plus affermi, c’est celui des jeunes de banlieue ». Cette affirmation d’Ahmed Benferhat, élu vert de Saint Fons a de quoi étonner. En 2005, la révolte des quartiers populaires ne s’est pas faite à coups de banderoles ni de slogans. « Ceux qui n’ont pas su s’exprimer par les mots l’ont fait par la violence », estime Bayrem Braïki, adjoint PCF à la ville de Vénissieux. Qu’ils soient élus ou militants associatifs, le discours de ces militants de la région lyonnaise contraste avec ce qu’on entend souvent sur cette jeunesse des quartiers populaires…
Car tous les acteurs de terrain en sont convaincus. Il suffisait de gratter un peu pour découvrir la signification politique des événements de 2005. Un cri d’indignation et une demande de reconnaissance sociale, analyse le sociologue Laurent Mucchielli. Pour lui, « l’émeute est le dernier langage de la politique ». Si le message est passé sous cette forme, c’est que « les jeunes des quartiers populaires n’ont reçu le soutien d’aucune organisation politique ». Et « parce que d’autres formes ont échoué ».
Boualem Azahoum, un des fondateurs, avec Ahmed Benferat, de l’association DiverCité, développe : « La forme classique associative n’existe plus. Manifestations, pétitions, réunions, ça ne marche plus. Les jeunes militent autrement ». Dans la région, les associations comme les Jalb (Jeunes Arabes de Lyon et de sa banlieue), Agora, Interface, France-Plus, ont disparu. Les années 80, l’âge d’or des mouvements associatifs civiques, sont passés. Le temps des marches aussi. Voilà maintenant 25 ans qu’à Vénissieux est née l’idée d’une grande marche pour l’Egalité et contre le racisme, trop vite rebaptisée « marche des beurs ».
Avec Toumi Djaida, le père Delorme en était l’un des instigateurs. Selon lui, c’est l’époque qui a changé. « Les jeunes des quartiers sont à l’image de toute la société. 1983, c’est deux ans après l’arrivée de Mitterrand au pouvoir. Des années où il y avait encore des militants. Depuis avec la crise, chacun essaie de sauver sa peau. »
A Vénissieux, les maires PCF avaient l’habitude de parler aux ouvriers. Or ici comme ailleurs, les jeunes n’ont pas cette culture syndicale. « Politiques-jeunes, la rupture est dans les deux sens. Les politiques parlent d’eux, mais ne s’adressent pas à eux », pointe Chaineze Kabouya, jeune adjointe PS de 25 ans à Vénissieux. Désillusion et méfiance sont les mots qui reviennent le plus. « Mais ça ne leur est pas propre » nuance Mucchielli. « La récupération par le PS et SOS Racisme a dégoûté une génération », ajoute-t-il.
Abdelaziz Chaambi, un des fondateurs de l’Union des Jeunes Musulmans, abonde dans ce sens. Sans mâcher ses mots. Pour cet homme qui a contribué à faire connaître Tariq Ramadan dans la région, cette récupération a provoqué un dégoût total dans les quartiers populaires. « Les grands frères ont fait beaucoup de concessions. Certains ont même francisé leur nom. Mais ils ont été fracassés par le mur du racisme. » Peu ont réussi une carrière politique. Voilà pourquoi les troupes de l’UJM ont beaucoup grossi entre 1988 et 1994. Comme l’explique M. Chaambi, après la déception, s’est opéré un retour vers « un cocon protecteur », l’Islam. « C’est un repli communautaire d’attente, pas de rupture », estime-t-il.
« Aujourd’hui beaucoup se sentent d’abord musulmans avant d’être français », fait remarquer Bayrem Braiki. Ont-ils fuit la politique pour la religion ? Non, « ce n’est pas l’un ou l’autre. La croyance religieuse n’est pas un obstacle pour faire de la politique », tranche Mucchielli. Alors de la politique, ils en font parfois sans le savoir. Par le hip-hop et la danse notamment. « La culture rap est un moyen de résister. Mais ça ne va guère plus loin », tempère Delorme. « Le mouvement hip-hop, c’est une façon d’exprimer sa rage », renchérit Bayrem Braikï. « Pour une minorité, l’économie souterraine, c’est aussi une forme d’expression. On vit en autarcie, on est au dessus de la loi », poursuit-il.
Et puis il y a les bloggers et « ses cybers-militants passifs », comme les appelle M. Chaambi. Pour le reste, l’engagement est plus ponctuel. Souvent sous forme de collectif. L’élection présidentielle de 2007 a été l’occasion de s’inscrire sur les listes électorales. Un premier pas. Mais tous ne sont pas allés voter. Ceux qui l’ont fait ont plus exprimés un sentiment anti-Sarko qu’un réel enthousiasme.
Combien d’entre eux suivront les chemins de Chaineze, Ahmed et Bayrem ? Impossible à dire. Mais dans les mairies, les élus venant de ces quartiers sont de plus en plus nombreux. « Avant, on été tout de suite assimilé à des indics, à des vendus. Aujourd’hui pour un jeune, c’est moins difficile de passer de l’autre côté. On a été des laboureurs, des pionniers », estime M. Braiki.




Très bon article.
Je ne sais pas qui est ce journaliste mais il devrait publier plus souvent.
Rédigé par : Alexandre Moisescot | 14/01/2009 à 15:06