Pierre Jourde : « J’aime la beauté qui n’a pas envie de séduire »
INTERVIEW - Professeur à l’Université de Grenoble, Pierre Jourde a publié voilà sept ans « La Littérature sans estomac », pamphlet littéraire qui lui vaut encore aujourd’hui des ennemis dans le petit monde des lettres. Depuis, il a écrit avec son ancien éditeur Eric Naulleau le « Jourde et Naulleau », Lagarde et Michard satirique qui vient d’être réédité chez Mango. Mais il a surtout publié depuis « Pays perdu » plusieurs romans à la langue splendide, rebroussant les chemins de son enfance en Auvergne à la recherche du temps perdu. Il vient de publier « Paradis noirs » chez Gallimard...
Dans « L’heure et l’ombre », votre précédent roman, votre narrateur disait redouter la violence et préférait rester à l’écart du monde. Avec « Paradis noirs », vous vous confrontez cette fois au démon de la violence…
Pierre Jourde : « Oui, le déclic m’est venu lors d’un repas avec Eric Chevillard. On parlait de nos souvenirs de collège et des persécutions des enfants dans les cours de récréations. Quelle conséquence peut avoir sur une vie d’avoir été une victime pendant des années ? Comme je sais ce que c’est que de persécuter, je voulais creuser ce sentiment. C’est un livre sur le mal. Et puis, la violence est une question qui m’est très personnelle. Il faut s’interroger sur son rapport à la violence. Ce n’est pas quelque chose que j’aime, mais en même temps, je sens bien la violence dans ce que je fais. Je passe pour quelqu’un de violent et je voulais m’interroger là-dessus. Avec « Pays perdu », c’est mon roman le moins fictif, même s’il est romanesque. Ça touche à des choses très proches.
Vous n’abordez pas la violence de façon directe, mais plutôt la façon dont on peut tous un jour ou l’autre avoir une complicité avec elle, en l’ayant encouragée secrètement par exemple.
Oui. Nous, gens ordinaires, nous pensons un peu trop facilement en dehors du mal alors qu’il nous habite. Nous l’avons tous croisé, nous l’avons tous pratiqué, avec toute une série de systèmes de protections comme la rigolade. Ça marche bien la rigolade. Je me partage en deux dans ce roman. Je suis à la fois le narrateur fasciné par François, et en même temps François, le méchant. Il y a toujours la figure du double dans mes romans.
Il y a toujours la figure du double et en même temps cette même douceur d’écriture, presque chuchotée, qui avance par glissements successifs…
Oui, on enlève les couches prudemment, comme on enlève les pansements sur ce qui fait mal. Il faut aller doucement sur ce qui fait mal ! Il y a aussi pour ça une construction temporelle assez élaborée, comme dans tous mes romans. Pour moi, le roman, c’est la poésie du temps. C’est en créant des paliers qu’on peut sentir le temps. François est un personnage de mémoire, un personnage qui porte tous les péchés du monde, mais comme une sorte de pauvre salopard. Une sorte de Christ à l’envers. Il a vécu l’enfance comme un long repli, en refusant les intrusions du monde extérieur comme autant de violence justement. Il a peur de la lumière des temps présents où on doit être sans arrêt montré, exhibé, clair. C’est un être de l’ombre.
À propos de noirceur et de repli, il y a de très belles pages sur Clermont-Ferrand. Depuis « Pays perdu », vous semblez avoir un goût particulier pour les paysages un peu rustres.
Je suis amoureux de cette ville austère ! J’ai grandi au milieu de ces paysages un peu rudes. Lorsque la beauté s’allie à ne certaine rudesse, elle en est d’autant plus grande, d’autant plus attirante. C’est la beauté qui n’a pas envie de séduire. Elle me convient tout à fait.
Dans « Paradis noirs » comme dans tous vos romans, il y a aussi toujours un passage satirique. Ici, vous raillez une société académique où l’on passe son temps à toujours tout interroger plutôt que d’avoir quelque chose à dire.
Vous avez sans doute remarqué qu’il y a maintenant un langage académique. Dans le moindre texte de présentation d’une pièce de théâtre ou d’une exposition, on interroge toujours quelque chose, on prétend toujours déranger quelque chose, sans se rendre compte que ce sont la plupart du temps des clichés. Et les clichés n’ont jamais dérangé personne. Parler de rébellion dans une position très installée, très académique, c’est très caractéristique du contemporain. Jeff Koons, par exemple, il n’y pas plus pompier. Mais c’est accompagné d’un discours rebelle. La rébellion a tendance à devenir le pompiérisme contemporain ! C’est assez drôle, quand même.
Pour « Paradis noirs », vous avez changé d’éditeur et quitté L’Esprit des péninsules dirigé par Eric Naulleau. Que pensez-vous de l’évolution médiatique de votre compère du Jourde et Naulleau ?
Je ne veux pas paraître dans ce genre d’émissions. J’ai déjà refusé plusieurs fois d’y être. Je trouve qu’on y bouffonne un peu et je crois qu’Eric doit faire attention. Cela dit, je pense qu’il fait un travail probe, en lisant les textes. Ce n’est déjà pas si courant. Je trouve que c’est bien qu’il y ait quelqu’un qui ne fasse pas le travail de promotion obligatoire. Maintenant, il faut qu’il fasse attention à ne pas se transformer en alibi ou insidieusement en bouffon télévisuel. Et c’est toujours difficile.
Le Jourde et Naulleau a donc encore de l’avenir ?
Non, je ne pense pas. Je me suis beaucoup amusé en le faisant mais je n’ai pas pris ça comme une plaisanterie. J’ai fait un vrai travail critique, stylistique et à bien des égards je considère que c’est un livre plus réussi que « La Littérature sans estomac ». Mais la réception critique consiste à dire chez Michel Abescat de Télérama qu’on est réactionnaires, et chez d’autres que c’est de la pétomanie. Tout ça me fatigue. Je n’ai pas envie de renouveler.
Et comme professeur à l’Université, est-ce que la réforme Pécresse vous fatigue ?
Et comment. Il se trouve que j’ai déjeuné deux fois avec Valérie Pécresse. J’ai eu l’occasion de lui dire ce que j’en pensais, c’est-à-dire un certain désaccord. Elle n’en a pas tenu compte. Elle a consulté des gens, et n’a tenu compte de rien, notamment sur le danger de mettre l’université totalement entre les mains des instances et de l’arbitraire locaux. Je crois que la réforme Pécresse et la réforme Darcos sont les pires des réformes. Elles participent d’un mépris pour la culture générale et la littérature, éradique des formations entières, et même l’année de stage pour les enseignants, ce qui est quand même le comble quand on dit qu’il faut mieux former les enseignants. La modulation des services, c’est-à-dire menacer des gens d’heures de cours supplémentaires parce qu’ils ne chercheraient pas suffisamment, alors que tous mes collègues universitaires travaillent comme des bourriques, est aussi aberrante. Tout ça est en fait un rideau de fumée qui parle de bien public alors qu’il s’agit de faire des économies. Voilà mon point de vue, il est clair et net !
Propos recueillis par Luc HERNANDEZ
« Paradis noirs » de Pierre Jourde (Gallimard, 18 €)
« Le Jourde et Naulleau, précis de littérature du XXie siècle » (Mango, 13,50 €)




Il a bien raison sur Naulleau, le Jourde !
Rédigé par : Rémi | 24/02/2009 à 09:24