16/03/2009

Isabelle Maillet : Traduire, dit-elle

LITTÉRATURE - lls n'ont bien souvent pas droit aux honneurs de la couverture. Leur nom est souvent écrit en petit, au dos des livres. Pour un peu, ils passeraient presque inaperçus. Pourtant, sans les traducteurs, combien liraient la littérature étrangère ? Isabelle Maillet est de ceux-là. Traductrice attitrée de Dennis Lehane (1), perchée sur le plateau de la Croix-Rousse, elle vient de publier sa huitième traduction de l’auteur à succès américain, « Un pays à l’aube », une fresque de presque huit cent pages qui lui aura demandé six mois de travail...

Quand on la rencontre, elle est éreintée. Elle rentre de la tournée de promotion de Dennis Lehane à Paris, assurant la traduction des échanges entre l'auteur et les journalistes. Ce n’est pas ce qu’elle préfère, même si elle était ravie de retrouver un homme avec lequel elle dialogue si souvent par mail. Le travail d’interprète n’a bizarrement pas grand chose à voir avec celui de traducteur. Il demande une technique simultanée, une grande aisance orale et une patience à toute épreuve. Isabelle Maillet préfère les longues traversées en solitaire, seule face au texte à traduire. Cette lente immersion du travail sur la langue qui l’accapare pendant des mois. Pour celle qui a commencé par accident directrice de collection chez Harlequin (« une excellente formation », revendique-t-elle), « il n’y a pas de traduction facile ». Le moindre roman de gare requiert toujours une documentation sur une époque. C'est un métier qui exige de la précision, ne serait-ce que pour le vocabulaire, pour peu que l’on fasse son métier correctement.

Une solitaire ouverte aux autres

La longue séquence de match de baseball en ouverture du dernier Dennis Lehane, par exemple, lui a donné beaucoup de fil à retordre. « Il y a toujours une phase préparatoire qui nous permet de rencontrer des gens, et de s’intéresser à tous les sujets en fonction du livre, comme un journaliste », raconte-t-elle. La fédération française de baseball a entendu parler d’elle, tout comme l’armurier de la Croix-Rousse, chez qui elle ne manque jamais de se faire préciser le fonctionnement d’une arme qui tient un rôle clé dans un des nombreux polars qu’elle a traduits (Simon Beckett, Barbara Parker, Billy Floyd, Jeffrey Deaver, Lisa Unger ou, bientôt, Ruth Rendell). « Les gens sont toujours contents de savoir que c’est pour un livre », comme si le roman n’avait jamais quitté l’imaginaire collectif. Mais aussi difficile et aussi longue qu’ait été la traduction de « Un pays à l’aube », ce n’est pas la traduction la plus dure qu’elle ait eu à écrire. « C’est sans doute « Mystic river » qui a été le livre le plus dur pour moi, à cause de la charge d’émotion présente d’un bout à l’autre du roman, tout en étant toujours contenue. »

Il a fallu trouver dans la langue française l’équivalent de la pudeur de Lehane, être dans une totale empathie avec les personnages, dans des situations émotives extrêmes, tout en gardant une écriture assez distanciée, mais suggestive. Pour Isabelle Maillet, la difficulté pour un traducteur, est d’être à la fois un acteur et un auteur. Il doit pouvoir éprouver le plus directement les émotions des personnages, vivre à leur place, mais aussi garder la distance pour assurer la cohérence d’ensemble. Le grand talent d’Isabelle Maillet, c’est de conjuguer les deux. Être à la fois une éponge, être curieuse et ouverte à toutes les émotions possibles, et en même temps être scrupuleuse, précise, au point parfois de repérer des dates ou des actions des personnages qui ne sont pas cohérentes et qui avait échappées jusqu’à la vigilance de l’auteur… C’est précisément ce mélange entre une savante composition et une sensibilité toujours à l’écoute des autres qu’elle aime particulièrement chez Lehane. « La construction est très ample, et en même temps elle garde quelque chose d’oral, de parlé, avec par moment des trouées absurdes que j’affectionne particulièrement. »

La traductrice et ses fantômes

Mais, comme Lehane, Isabelle Maillet est assez polyvalente et ne traduit pas, loin de là, que des polars. « Pour moi les genres n’existent pas au moment de traduire, il n’y a que de la littérature. » Elle s’est montrée aussi à l’aise dans la prose aristocratique de Timothy Findley (« Pilgrim », disponible en folio), ou dans le premier roman « Chronique d’un été » de Patrick Gale (Belfond), un auteur qu’elle aime tout particulièrement. Elle s’apprête aussi à traduire le prochain James Sallis, dont elle a déjà traduit « Drive » (chez Rivages). Un agenda surchargé, sans presque de vacances et pas beaucoup plus de week-ends pour celle qui est devenue une des traductrices de l’anglais des plus reconnues. « Les livres m’envahissent, et je me surprends très souvent à rêver des personnages sur lesquels je suis en train de travailler. » Patrick et Angie, le couple de détectives fétiche de Lehane ne va pas tarder de faire à nouveau irruption dans sa vie. C’est à une nouvelle enquête de Kenzie et Genaro que veut s’adonner Lehane, avant d’écrire la suite de « Un pays à l’aube ». En attendant le succès probable à l’automne de l’adaptation de « Shutter Island » signée Martin Scorsese avec Leonardo DiCaprio, le couple qu’elle forme désormais avec son écrivain préféré n’est pas prêt de s’arrêter.

Luc HERNANDEZ

(1)  Ancien éducateur spécialisé, Dennis Lehane est un des grands noms du polar américain, à tendance « sociale ». Tous ses livres se déroulent à Boston. Ses meilleurs romans ont souvent fait l’objet d’une adaptation cinématographique : « Mystic river » (par Clint Eastwood), « Gone, baby gone » (par Ben Affleck), tous deux traitant des abus d’enfants, et « Shutter Island », thriller implacable se déroulant dans le milieu psychiatrique (par Martin Scorsese). Il vient de publier « Un pays à l’aube », grande fresque sociale dans le Boston des années 1910 où il aborde le racisme, la peur de l’autre, la nécessité et le bien-fondé de l’immigration, y compris dans une période économique difficile. Le tout à travers une intrigue prenante où il s’agit, en période de chômage et de grèves massives, d’éliminer la frange la plus radicale des ouvriers noirs contestataires, soupçonnée d’attentat. Une nouvelle fois, une adaptation cinématographique est déjà envisagée. Elle devrait être réalisée par Sam Raimi.

« Un pays à l’aube » de Dennis Lehane, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet (Rivages). 23 €.

Isabelle Maillet a aussi traduit « Jeux d’enfants » de Jonathan Trigell, beau roman adapté de façon insipide au cinéma sous le titre « Boy A ». Il vient de sortir en poche en Folio Policier. 6,50 €.

 

Commentaires

Le dernier Lehane est très beau, même s'il est un peu moins polar en apparence. Je ne sais pas pourquoi en revanche l'éditeur l'a rangé dans la catégorie "Thriller", mais bon...

Les traductions de Mme Maillet me tombent des mains, heureusement je lis la plupart du temps en anglais: Pourquoi, grands Dieux, Madame Maillet se croit elle investie d'une mission consistant à abolir les passés simples? Quoi qu'elle en pense, le rythme d'un roman est entièrement différent au passé composé, c'est hallucinant! Le passé simple reflète les imparfaits anglais dans une narration, point final.

Réponse à André Thumas.
Le reproche fait à madame Maillet est tout à fait injustifié.
Le passé simple n'est plus d'usage courant en français.
Il est d'un registre soutenu.
Son emploi a été remplacé par celui du passé composé dans la langue courante. On peut le regretter, mais en choisissant ce temps pour traduire le prétérit anglais (car il n'y a pas d'imparfait dans cette langue), madame Maillet est fidèle au niveau de langue utilisé par Lehane.

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