08/04/2009

Asile au bout de l'entraide pour Timur et Madina

Eromeregul04_2 Photo : Sébastien EROME

SOLIDARITE - Les doigts du père courent sur le bord de la table, pour faire rigoler sa petite fille. La mère, Madina, raconte leur histoire dans un français impeccable, appris en trois ans en France, dont deux passés dans la clandestinité. Ingouches, Timur (34 ans) et Madina (24 ans) viennent d’obtenir le statut de réfugiés politiques. Après trois années de procédures, quatre semaines de rétention, et une tentative d’expulsion. Rescapés de l’asile, ils ont été cachés grâce à un réseau qui leur a fourni des hébergements, du travail, du soutien. A Lyon puis dans un village de la région Rhône-Alpes (1), des citoyens de milieux sociaux différents se sont relayés. Pas tous militants, ils ont choisi de se mettre hors la loi car ils considéraient que cette famille-là devait rester en France...

LA RÉTENTION

Timur et Madina vivaient en Tchétchénie, à Grozny, qu’ils ont quittée en juin 2006 avec leur petit garçon. Une voisine les avait prévenus avant l’arrivée de la police. Timur était recherché «pour raisons politiques». Ils sont partis en voiture, puis ont traversé l’Europe en camion. «Arrivés à Paris, raconte Madina, nous sommes allés dans un commissariat, j’ai expliqué qu’on voulait l’asile. La policière nous a regardés avec des grands yeux.» Elle les a orientés vers la préfecture, où ils ont fait leur première demande. Ils ont alors été logés dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Puis lorsque la requête et l’appel ont été rejetés, ils se sont retrouvés à la rue. Le 115 ne voulait plus les prendre, les services sociaux ne pouvaient plus rien. Ils ont tenté leur chance en Belgique : retour en France. Puis sous une fausse identité, dans une petite ville du Massif central. Leurs empreintes les ont alors trahis. Un matin, des policiers sont venus les chercher à l’adresse qu’ils avaient donnée pour leur dossier. «Les policiers étaient très gentils, dit la mère. Ils m’ont laissé acheter des bonbons dans un magasin, pour le voyage.» Il fallait rallier le centre de rétention de Saint-Exupéry, près de Lyon. La voiture s’est arrêtée plusieurs fois, pour que les enfants (1 et 3 ans) vomissent les bonbons sur le bord de la route. «Je leur disais que j’étais désolée, rigole Madina. Ils répondaient qu’ils étaient désolés de nous arrêter.»

La famille subit alors vingt-huit jours de rétention. Ils ne connaissent personne à Lyon, mais le Réseau éducation sans frontière (RESF) lance un appel afin que des militants se relaient pour leur rendre visite, les distraire. Pierre-Alain Muet, député socialiste de Lyon et ancien conseiller de Lionel Jospin à Matignon, vient également. «C’est une rencontre qui m’a beaucoup marqué, dit-il. Une famille attachante. Je garde le souvenir des deux enfants qui jouaient dans une aire de jeu entourée de barbelés.» Au bout de quatre semaines, l’avocate de la famille, Céline Proust, parvient à les faire libérer, en jouant sur le délai de transfert, trop long, entre le Massif central et Lyon, ce qui les avait empêchés d’exercer leurs droits à temps. «Deux familles ont réussi à sortir comme cela, explique-t-elle. Du coup, les policiers font maintenant signer une fiche aux personnes qu’ils arrêtent, pour qu’ils renoncent à exercer leurs droits avant leur arrivée en rétention.»

LE RÉSEAU

Une fois sortis du centre, Timur et Madina se retrouvent en liberté, mais toujours en situation irrégulière. Des militants les récupèrent alors devant le centre de Saint-Exupéry et les cachent dans un appartement lyonnais. D’autres fournissent des cartes de transport ou s’occupent de l’inscription à la couverture maladie universelle (CMU). «Il y a dans notre pays tout un tissu d’institutions et d’élus locaux courageux, capables de désobéir», commente Claude, ingénieur qui a participé au réseau. Il explique qu’ «il y a eu un débat entre les partisans de la pression militante sur le système, quitte à laisser cette famille à la rue, et ceux qui se souciaient de l’accueil avant tout, quitte à prendre le risque de rapidement s’insupporter en partageant l’intimité d’un frigo ou d’une salle de bain». Une ancienne galerie d’art est finalement transformée en logement de fortune, sur les pentes de la Croix-Rousse. « On dormait mal, raconte Madina. La nuit, il y avait des bagarres dans la rue. On avait peur que quelqu’un casse la vitre et nous découvre couchés derrière.»

A l’été 2008, Marie-Claire, 69 ans, institutrice en retraite, leur propose quelques mois au calme, dans un village situé à quelques dizaines de kilomètres de Lyon. Une congrégation religieuse les recueille dans un logement inoccupé. «On avait déjà hébergé plusieurs familles, raconte une religieuse. Au début, je ne savais pas que c’était interdit. Il y avait sans doute de l’inconscience, de la naïveté. Un jour, j’ai entendu parler de désobéissance civile. J’ai demandé ce que c’était, on m’a répondu que c’était ce que je faisais. J’ai continué, en conscience. Cela m’a permis de découvrir des gens étonnants dans ce village. Humainement, accueillir, c’est important pour nous. On a d’ailleurs aussi dépanné des familles françaises.» L’institutrice s’occupe alors de son côté de «réactiver un réseau» qui avait fonctionné pour une autre famille. Certains veulent lancer une pétition, pour soutenir publiquement la famille. Marie-Claire leur explique qu’il vaut mieux un «réseau dormant», afin de ne pas les mettre en danger. L’avocate de Timur et Madina confirme et leur demande de la laisser «faire le boulot», en soutenant discrètement la famille. «Au départ, on a fonctionné avec quelques proches, puis on a élargi progressivement, à mesure que l’on découvrait des personnes de confiance», raconte Marie-Claire.

LE VILLAGE

De nouveaux liens se sont créés dans le village, autour de ce combat clandestin. A tour de rôle, des habitants proposaient du travail au noir pour les parents. La plupart des demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler, même lorsqu’ils ont un titre de séjour le temps de l’examen de leur dossier. «Avec ma femme, nous leur avons apporté quelques heures rémunérées, raconte Yves. Nous considérions que la loi qui leur interdisait de travailler était injuste. Elle impose une autre régulation. Dans ce pays, on ne laisse pas un chien crever sous ses yeux. Nous demander de détourner les nôtres, ou de fuir, quand une famille a besoin, c'est tout simplement impossible. La loi qui punit ceux qui cachent est tout simplement honteuse. Il en va de la dignité des personnes. La mienne d’abord, et celle de la personne qui est hébergée.» Lorsqu’ils doivent se déplacer, Timur et Madina ne marchent jamais sur le même trottoir, pour que l'un s'occupe des enfants si l'autre se faisait arrêter. Ils avaient peur, surtout le matin à 7h. « C'est l'heure où les policiers nous avaient arrêtés », rappelle Timur. La porte du bas restait fermée, Marie-Claire appelait d'abord lorsqu'elle passait les voir. Des mamans du village se sont relayées pour inviter Madina, pour qu'elle ne reste pas enfermée.

L'avocate avait relancé une demande d'asile, en s'appuyant sur deux faits nouveaux : la disparition d'un frère de Madina, et des perquisitions chez des parents en Ingouchie. Nouvelle demande que la préfecture du Rhône, soupçonnant une manœuvre dilatoire, a classé en procédure prioritaire. L'examen est alors plus rapide, la plupart du temps sans entretien, et sans titre de séjour le temps de la procédure. La famille risquait d'être arrêtée à tout moment.

L'ASILE

Après un rejet par l'Ofrpa, ils sont finalement convoqués le 20 février 2009 devant la cour nationale du droit d'asile (CNDA), à Paris. Le député Pierre-Alain Muet propose de les accompagner, les attend le matin sur le quai de la gare de Lyon. « C'était une étape dangereuse, explique-t-il. Ils pouvaient se faire arrêter sur le chemin. » L'étape devant la CNDA est souvent vite expédiée. Là, les trois membres de la cour ont pris le temps d'étudier le fond. « De façon assez surprenante, reprend le député, le président m'a donné la parole à la fin. La question du statut de réfugiés n'était pas de mon ressort. J'ai seulement dit que cette famille-là méritait totalement son intégration en France. Je crois qu'ils ont été très impressionnés par le français de la mère. » Quelques semaines plus tard, la réponse positive est arrivée. Ils n'en ont pas dormi de la nuit, ont « fait des projets » jusqu'à 3h. Timur veut prendre des cours de français, et suivre une formation professionnelle. Madina espère reprendre ses études tout en travaillant.

Une fête est prévue à la mairie du 1er arrondissement de Lyon, le 20 avril, pour tous ceux qui ont participé à l'aventure. Militants de RESF, villageois, député... « Nous avons besoin de repos et de faire la fête, pour nous préparer à accueillir d’autres Timur et Madina », conclut Claude, l'ingénieur. Leurs cartes de réfugiés en préparation, Timur et Madina ont reçu des titres de séjour provisoires, n'ont plus besoin de se cacher. Madina a invité les mères du village qui l'avaient soutenue. Ils s'habituent doucement à la liberté. Habitent toujours l'appartement de la congrégation religieuse, mais laissent la porte ouverte.

Olivier BERTRAND

Photo : Sebastien Erome

Commentaires

Bravo pour les courageux qui ont aidé les réfugiés.
Mais de quand date ce récit ? 1942 ou 2009 ?


Que Dieu bénisse tous ces gens - leurs grands-parents, sous la menace de la gendarmerie et de la gestapo ont honoré la France il y a de cela 65 ans - mais l'honneur ma bonne dame ça se vit parfois dans la peur - aujourd'hui nombreux sont ceux que le mot dérange

Il est arrivé étrangement les mêmes évènements à la grand-mère de ma femme, et à ses frères et soeurs, recueillis et cachés à Chaponost en 1943.
Bravos aux courageux.

Bravo!!!

Plus il y aura de Délinquant Solidaires, moins Sarkozy par le biais de Besson pourra faire appliquer ses lois ignobles et dangereuses sur les sans papiers. Bravo pour ce bel exemple de solidarité, ce récit m'a prouvé que je n'étais pas seule à penser que sans entraide, on perd le sens de la vie.

Excellent article !

Merci à tous ces anonymes qui se battent pour faire respecter une certaine idée de la France

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