26/04/2009

Eric-Emmanuel Schmitt trouve une reconnaissance tardive de Lyon

LITTERATURE - Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur couvert de médailles et de titres officiels. Il est surtout primé par la plus belle des reconnaissances – parfois aussi la plus suspecte aux yeux du monde des lettres - : celle du public, qui place depuis des années ses livres en tête des ventes, plébiscite ses pièces de théâtre sur les scènes du monde entier (1). Moins de deux semaines après sa sortie, Le Sumo qui ne pouvait pas grossir est déjà n°1 en France tandis qu’en Allemagne, Schmitt est désormais l’auteur vivant le plus joué. La longue file d’attente qui serpentait dans les allées de la librairie Decitre place Bellecour l’après-midi de sa dédicace témoignait de l’incroyable engouement du public pour cet auteur « simple et profond » « accessible à tous », « optimiste dans ce monde sinistre » « grave et léger » « poétique tout en faisant réfléchir » ou encore « qui donne envie de lire »… Déjà saturé d’hommages et de reconnaissance, Schmitt a pourtant semblé sincèrement ému par la médaille de la Ville, reçue ce jeudi des mains du maire de Lyon. « En vous écoutant, je me sentais aimé et compris » a dit simplement l’écrivain à l’issue du discours du maire...

Comme beaucoup d’artistes qui ont grandi à Lyon, Eric-Emmanuel Schmitt nourrit des sentiments contradictoires pour sa ville : un attachement viscéral, mêlé de déceptions et pétri de paradoxes. Longtemps, ses pièces ont été jouées partout dans le monde, de Berlin à Tokyo, mais jamais à Lyon, cette ville de théâtre où enfant, il a découvert sa vocation devant un Cyrano interprété par Jean Marais sur la scène des Célestins. « J’ai su alors que je voulais devenir celui qui fait pleurer, je voulais être Edmond Rostand ! ». Il a fallu attendre la saison dernière pour que son plus grand succès, Oscar et la dame rose (que les Français ont désigné comme « le livre qui a changé leur vie » aux côtés de la Bible et du Petit Prince (2)) soit enfin programmé dans sa ville… mais au théâtre privé Tête d’Or quand Schmitt rêve toujours des Célestins.

Célébré dans le monde entier, Schmitt était relativement ignoré dans sa ville. «  Nous avions organisé une signature à Lyon, il y a des années ; Eric-Emmanuel revenant au pays, j’imaginais qu’il allait se passer plein de choses, mais rien, aucune ambiance, c’était triste et morne quand partout il était accueilli avec tant de chaleur. Quelle déception !», raconte son éditrice chez Albin Michel.

« Tout Lyonnais qui va réussir ailleurs est suspecté d’avoir oublié son origine ; peut-être y a-t-il eu la peur d’un déni ? » s’interroge Eric-Emmanuel Schmitt. Pour exorciser cette crainte, il accepte en 2002 une commande des éditions National Géographic et écrit un petit livre sur Lyon et la région qui porte le titre improbable de Guignol aux pieds des Alpes. « Ma ville est un autoportrait » écrit-il dans ce beau récit très personnel, le plus fin et le plus intelligent qui ait été écrit depuis des années sur notre région. « Vient toujours le moment où l’on a envie de revenir d’où l’on est parti, voir que ce l’on doit à sa famille et au lieu où elle a vécu sur plusieurs générations. C’est un moment où on se décide à hériter : oui, ça ça vient de moi et je le reconnais. Je savais que j’avais rendez-vous avec la reconnaissance de cette ville que j’aime et qui m’a formé» raconte l’écrivain à propos de ce livre. C’était il y a six ans, or « les livres sont toujours en avance… », s’amuse Eric-Emmanuel Schmitt.

Parmi les empreintes que Lyon a laissées en lui, Schmitt cite le fait d’être « de plain-pied avec l’histoire » « Je faisais mes études au lycée Saint-Just, à côté du théâtre romain ; après l'école, je descendais dans le Vieux-Lyon : j'étais dans la Renaissance mais je voyais la Part-Dieu qui était furieusement bétonnée, moderne. Lyon est à la fois complètement dans son époque et garde visible toutes les traces des autres temps ; elle porte plusieurs couches historiques en elle-même. Je pense que Lyon produit des gens qui ont un rapport très naturel avec le passé et l'histoire», estime celui qui a écrit sur Jésus, Freud ou Hitler… « Souvent on me reproche une sérénité, un équilibre apparents, une pudeur qui ne laisse pas de faille, pas d'entrée, un aspect lisse. C'est ce que déplore la presse par exemple, qui aime bien les gens border-line ou qui font spectacle d'un certain déséquilibre ou d'une certaine impudeur. Je ne suis pas comme ça. Le Lyonnais connaît tous les désarrois intérieurs, tous les excès, voire les pires turpitudes, mais en apparence il est toujours sénateur. »

A ces mots, le sénateur-maire de Lyon a acquiescé discrètement en souriant. Entre l’auteur et le maire, tous deux anciens khâgneux du lycée du Parc et agrégés (Collomb en Lettres classiques, Schmitt en philosophie), le courant est manifestement passé. Le maire de Lyon, peu enclin à caler des rendez-vous culturels dans son agenda très chargé, a finalement décidé de le bousculer pour remettre lui même cette médaille. Pour le précédent récipiendaire, Paul Auster (excusez du peu !), il avait délégué son adjoint à la culture. «Collomb a fait une cure de Schmitt pendant les vacances de Pâques et il a adoré ! », confie un de ses proches. Le discours qu’a prononcé le maire ce soir-là témoignait de son tout nouveau engouement pour cet auteur. « De tous vos livres, Oscar et la dame rose est mon préféré, c’est un des livres les plus émouvants que j’ai lu. Avec beaucoup de distanciation et d’humour par rapport au thème si profondément tragique de la mort d’un enfant. C’est quelque chose qui atteint au sublime ! » s’est exclamé le maire, confiant avoir « essuyé une petite larme » en refermant le livre. « Je voulais être « celui qui fait pleurer » et vous avez versé une larme, c’est donc que j’ai réussi ! » a conclu Eric-Emmanuel Schmitt, guettant dans les yeux de ses parents, assis au premier rang, d’autres larmes d’émotion. « Je suis très pudique. C’est souvent à travers les yeux des autres que je mesure ce qui m’arrive, que j’éprouve leur fierté. » confiait-il juste avant la cérémonie.

Anne-Caroline JAMBAUD

  1. En 2006, Eric-Emmanuel Schmitt était 7e dans le classement des meilleures ventes de romans établi par Le Figaro, avec 591 000 ouvrages.

  2. Sondage commandé par le Magazine Lire en 2004.

www.eric-emmanuel-schmitt.com

Tous les livres d’Eric-Emmanuel Schmitt sont publiés aux éditions Albin Michel. www.albin-michel.fr

Parmi les récits et romans : L’Evangile selon Pilate, La Part de l’autre, Ulysse from Bagdad, M. Ibrahim et les fleurs du Coran, Oscar et la dame rose, Odette Toulemonde et autres histoires.

Les pièces de théâtre d’Eric-Emmanuel Schmitt, La Nuit de Valognes, Le Visiteur, Variations énigmatiques, Le Libertin, Petits crimes conjugaux, etc. ont été interprétées par les plus grandes « stars » du théâtre privé : Alain Delon, Danielle Darrieux, Charlotte Rampling, Bernard Giraudeau, etc.

Plusieurs textes ont été adaptés au cinéma dont M. Ibrahim et les fleurs du Coran par François Dupeyron. Après avoir lui-même adapté au cinéma et réalisé Odette Toulemonde interprété par Albert Dupontel et Catherine Frot, Eric-Emmanuel Schmitt termine actuellement Oscar et la dame rose avec Michèle Laroque (sortie prévue le 9 décembre 2009).

Guignol aux pied des Alpes a été publié aux éditions National Géographic en 2002. www.nationalgeographic.fr/boutique/catalogue/livres/litterature

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