Hadopi et bibliothèques : « La liberté participe de la logique de service public »
TELECHARGEMENT - Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque de la Part-Dieu, s’est toujours intéressé aux mutations engendrées par les nouvelles technologies. « Depuis 20 ans, dit-il, Internet s’est construit sur le modèle des bibliothèques. » Pour lui, le problème de fond de la loi création et internet - concilier accès aux œuvres et droits d’auteurs -, rejoint la problématique que connaissent les bibliothèques depuis belle lurette. Le prêt en bibliothèque consiste bien à mettre à disposition du plus grand nombre un livre (ou une autre œuvre) gratuitement, tout en prévoyant un système de redistribution des droits. Entretien...
Y a-t-il un rapprochement possible entre le débat qui a lieu aujourd’hui avec la loi Hadopi et le système de prêt dans les bibliothèques ?
Patrick Bazin : « C’est une question extrêmement pertinente. Les enjeux sont les mêmes. La bibliothèque est un lieu ouvert à tous, sans distinction d’aucune sorte, et d’accès gratuit. Son offre est potentiellement non sélective, c’est-à-dire que comme Internet, elle n’est pas prescriptive. Chacun y lit ce qu’il veut. Cette liberté totale d’accès est fondamentale. Elle participe de la logique de service public. Elle correspond aussi à une certaine conception de la création. Une œuvre existe lorsqu’elle a été appropriée par un public. Encore faut-il donc que le public y ait accès pour que le droit d’auteur ait un sens. Je ferai remarquer que dans les pays anglo-saxons libéraux, les bibliothèques sont gratuites. La libre circulation vaut aussi pour la connaissance. Enfin, il y a un autre point commun entre Internet et la bibliothèque, c’est que chacun y est à la fois seul et ensemble. Chacun y est autonome, mais parmi les autres. C’est un des rares lieux culturels de socialisation. Google s’est entièrement organisé sur le modèle d’une bibliothèque.
Le droit de prêt en bibliothèque a-t-il suscité les même débats que le droit d’auteur sur Internet aujourd’hui ?
Oui. Ce débat a duré dix ans. Les bibliothécaires, en tout cas leurs représentants nationaux, étaient contre le droit de prêt au départ, au nom du droit d’auteur justement. Jérôme Lindon des Editions de Minuit voulait faire payer chaque prêt de livre cinq francs. Personne n’aurait jamais emprunté de livre ! Personnellement, j’ai toujours refusé l’idée d’un paiement à l’acte. L’acte de lecture en bibliothèque est totalement déconnecté du coût des livres. C’est un acte purement culturel. Cette différence est fondamentale. La difficulté est de mettre en place un modèle économique pour rémunérer les auteurs. J’ai toujours défendu l’idée d’un service public qui accepte de faire partie d’un marché économique. Il ne faut pas être sectaire ou aveugle. Le modèle de service public, c’est de créer un package, de « forfaitiser » en quelque sorte le paiement à l’acte par le droit d’inscription. C’est une façon de réguler le marché. Ensuite les libraires, les éditeurs et les auteurs touchent chacun une part de ce forfait, selon des modalités complexes qui sont aujourd’hui communément admises pour les bibliothèques. On peut ensuite jouer sur le montant des droits d’inscription pour réajuster les choses. L’important, c’est que l’usager, lui, n’y voie que du feu.
Ce système de redistribution est-il transposable sur Internet ?
Il est complexe à mettre en œuvre mais il n’y a pas de raison qu’il ne soit pas possible de le transposer. À titre personnel, je n’aime pas les sites payants, par principe, comme par exemple Mediapart d’Edwy Plenel. Il ne faut pas bloquer les gens. Il faut rester le plus ouvert possible. Ce que je sais, c’est que l’économie du droit d’auteur telle qu’elle est défendue aujourd’hui en France, est bloquante pour tout le monde. On n’a pas encore pensé cette nouvelle économie qu’est Internet. Evidemment, je ne suis pas pour la gratuité absolue. La solution, c’est sans doute d’aller vers un système de redevance. On paiera l’information et la connaissance comme on paie l’eau, le gaz ou l’électricité. C’est pour ça que je suis réticent par rapport à la loi Hadopi. Pas par anti-sarkozysme. Encore moins parce que je serais contre l’idée de marché en matière de culture. Mais simplement parce qu’elle vante un système injuste qui n’est pas adapté et de toute façon n’est plus viable.
Propos recueillis par Luc Hernandez




Réflexion toujours intéressante de mister Bazin
Rédigé par : Battling | 19/05/2009 à 11:26
Il y a des gens en France qui n'ont pas les moyens de s'acheter des livres alors la bibliothèque est une possibilité pour eux d'accéder à la culture... Et tous les auteurs ne sont pas avides, ils n'ont pas pour seule motivation l'argent ! :-)
Je vous offre un petit poème tiré de mon livre des mots à l'âme édité chez Aparis (édilivre.com):
Le roitelet et la grue.
Un roitelet suspendu la tête en bas
se goinfrant d'insectes sirupeux
vit une belle grue sortant du marais du bas
fuyant comme s'il y eut le feu.
Curieux il fit vers elle le premier des pas
de calculateur ambitieux.
De sa grandiloquence une idée germa
pour en mettre à tous plein les yeux.
Ca y est, je la tiens, ce sera elle,
qui me sortira de mon célibat de largué.
Ca y est je la tiens, ce sera elle,
qui fera de moi le roitelet le plus envié!
La grue bannie quand son cocu la vira
vit ce roitelet vaniteux
comme une aubaine, c'est lui qui la montrera
aux yeux du monde artificieux.
Elle était retombée dans l'anonymat
il l'en sortirait, bienheureux
une fois le contrat signé elle, elle jouera
la comédie des insidieux.
Ca y est, je le tiens, ce sera lui,
qui me sortira de mon oubli de top largué.
Ca y est, je le tiens, ce sera lui,
qui f'ra de moi la première grue la plus adulée.
La comédie du couple commencée sera
suivie des moutons cafardeux,
qui noyés dans leur misère les empêchera,
sous peine de la vie être hors jeux,
de crier leur ire, leur écoeurement non pas.
Le roitelet et la grue eux
volent dans leur ciel, à part et nul ne pourra,
atteindre leur égoïsme odieux.
Ca y est, ils les tiennent, les moutons eux,
en troupeau passif suivent sans mots dire et écœurés.
Ca y est, ils les tiennent, les moutons eux,
un jour deviendront des loups furieux et révoltés.
Un manipulateur peut en cacher un autre !
http://www.edilivre.com/doc/8612
Rédigé par : Dana | 19/05/2009 à 11:28
Merci de votre article, et de votre parallèle très bien argumenté entre bibliothèque et internet. Quel dommage que vous n'ayez pas été entendu.
Rédigé par : pomme | 19/05/2009 à 14:51
il paraîtrait que les meilleurs clients des libraires auraient tous une carte de bibliothèque...
Rédigé par : uju | 19/05/2009 à 18:43
Tout à fait d'accord avec lui... Les études sur les pratiques culturelles montrent bien tout çà et les modèles existent déjà (bibliothèques, éducation, sécurité sociale ...) Des modèles gratuits "existent" , ils sont juste financés par l'ensemble de la société de façon indirecte. Pourquoi pas internet et la culture sachant qu'internet et déjà payant et que les FAI font leur bizness sur le partage et l'accès au contenu culturel via leur architecture technique... Plus sur les bibliothèques et les usages du numériques sur http://www.biblioroots.fr
Rédigé par : Biblioroots | 20/05/2009 à 10:19
Enfin un monsieur qui dit des choses intelligentes sur le sujet, et sans hypocrisie.
Rédigé par : Rémi | 25/05/2009 à 11:37