Philippe Meirieu filmé sur le terrain de la parole
DOCUMENTAIRE - Hier soir était en présenté en avant-première au Théâtre Nouvelle Génération un documentaire tirant le portrait d’une figure emblématique de la pédagogie : Philippe Meirieu. On attendait beaucoup d’un tel film, tant les enjeux éducatifs sont forts et si fortement maltraités aujourd’hui, et la pensée de Philippe Meirieu vigoureuse et engagée. Mais le résultat, dans la forme, est un peu décevant...
Ce film de 52 minutes, produit par Mosaïque Film, a fait le choix de la sobriété (et de l’économie) : des entretiens avec Philippe Meirieu tournés en trois jours dans un lieu unique, un théâtre vide, et ponctués de respirations – la lecture d’un texte fondamental pour le portraituré et des images d’un train électrique sillonnant le théâtre. « On tenait à ce que Meirieu soit l’interlocuteur principal afin de laisser sa parole et sa pensée se déployer. On ne pouvait pas la jouer « envoyé spécial » et le suivre partout, caméra à l’épaule : Meirieu à l’école, Meirieu à la mairie, Meirieu au Sénat, etc. » justifie le réalisateur, Philippe Kubler.
Pourtant, cet espace confiné et désespérément vide, traversé par un sempiternel petit train, renvoie à la solitude de l’intellectuel qui prêcherait dans le désert, bien plus qu’à la débordante vitalité des élèves ou l’actualité chahutée qui entourent aujourd’hui un pédagogue de terrain… Mais le parti-pris, paradoxal pour un documentaire, est clairement assumé : ici, le seul « terrain » est celui de la parole.
Et quelle parole ! Avec Meirieu, rien n’est à jeter : pas de temps mort ou de digressions : la pensée est solidement articulée, stimulante, volontiers imagée. La pédagogie emprunte la métaphore de l’escalade : il faut « assurer » les élèves, leur donner des « prises » pour s’élever. C’est « l’idéal (démocratique) d’un sujet qui parvient à penser par lui même et qui s’inscrit dans un parcours collectif vers le bien commun ». Celui qui fut souvent épinglé comme « pédagogo » ou « gourou des sciences de l’éducation » par les tenants de la primauté des savoirs (« tous ceux qui au fond ne se sont jamais remis de la démocratisation de l’école ont besoin d’une sorte de diabolisation », analyse Jack Lang), coupe court à cette opposition stérile par des propos de bon sens. Eduquer, c’est transmettre des savoirs exigeants - et l’exigence est bien plus mobilisatrice que la facilité – mais c’est aussi les transmettre à des élèves – et cette médiation est essentielle.
« L’éducation, c’est de la politique » martèle Philippe Meirieu, liant sans cesse pédagogie et démocratie. Cet homme de gauche proche du PS – il fut le conseiller du ministre Allègre – trouve le PS « infiniment timoré sur les questions d’éducation » en ne proposant que des « aménagements de détails » quand il faudrait oser remettre en question tant de « fausses évidences ». « La classe, l’emploi du temps hebdomadaire, les notes… tout cela n’est pas gravé dans le marbre ! » poursuit-il. Il déplore également une gauche arc-boutée sur la puissance de l’Etat face à une droite prônant la libération du marché quand pourraient exister d’autres formes. « Il serait bon d’écouter le mouvement anarcho-syndicaliste et coopératif », suggère-t-il.
Mais si toutes ses paroles ont parfois déjà été entendues – Meirieu parle, écrit, s’exprime beaucoup ! – d’autres, plus personnelles, sont livrées avec émotion dans ce film qui révèle aussi un « homme d’inquiétude ».
Meirieu confie ainsi qu’une expérience personnelle très douloureuse, l’anorexie d’une de ses filles, a été déterminante dans son engagement de pédagogue en le renvoyant à une contradiction fondamentale. De même qu’on ne peut pas faire le bien de quelqu’un contre son gré, « tout le monde peut être éduqué mais on ne peut forcer personne à apprendre ». Ce double principe d’éducabilité et de liberté renvoie à la modestie et la délicatesse du travail de pédagogue. « Eduquer, c’est simplement rendre possible », « c’est créer les conditions pour permettre à l’autre de décider lui-même de rentrer dans l’aventure des savoirs ».
Anne-Caroline JAMBAUD
Des séquences de ce film sont visibles sur le site de la chaîne éducative Cap Canal : http://www.capcanal.com/capcanal/sections/fr/petits_plus/videos/




"Pourtant, cet espace confiné et désespérément vide, traversé par un sempiternel petit train, renvoie à la solitude de l’intellectuel qui prêcherait dans le désert, bien plus qu’à la débordante vitalité des élèves ou l’actualité chahutée qui entourent aujourd’hui un pédagogue de terrain… Mais le parti-pris, paradoxal pour un documentaire, est clairement assumé : ici, le seul « terrain » est celui de la parole."
En quoi est-ce décevant ?
Rédigé par : J.P. | 07/05/2009 à 12:45
@ Anne-Caroline Jambaud, auteure de l’article : quelques précisions, rectificatif et questions de la part du réalisateur du film critiqué…
« Ce film de 52 minutes, produit par Mosaïque Film, a fait le choix de la sobriété (et de l’économie) : des entretiens avec Philippe Meirieu tournés en trois jours dans un lieu unique, un théâtre vide, et ponctués de respirations – la lecture d’un texte fondamental pour le portraituré et des images d’un train électrique sillonnant le théâtre. » : si vous estimez que ce film a fait le choix de la sobriété, je ne peux pas laisser croire qu’il aurait fait celui de l’économie en étant fabriqué à la « va vite », en trois jours d’entretiens (qui représentent plus de vingt heures de rushes, ce qui est loin d’être honteux pour un entretien). Quand même, avant ces trois jours de tournage, un long et fécond dialogue, s’est déroulé avec Philipe Meirieu pour déterminer les thèmes d’entretien, leur forme, etc. Tout de même, il y eut également des entretiens filmés avec Jack Lang, Xavier Darcos et d’autres personnalités dont nous n’avons pas retenu les propos au montage. Puis le tournage des « respirations » (le train électrique dans le théâtre et dans un circuit avec une gare, une école, une mairie, etc.)… Encore : le travail avec un sculpteur pour faire les petites figurines incarnant divers personnages au long du circuit de train ; celui avec un musicien pour élaborer une musique originale, etc. Enfin, cinq semaines de montage. Nous sommes donc loin d’un film tourné à l’économie et si les budgets étaient très serrés (c’est malheureusement de plus en plus vrai dans le documentaire), Mosaïque Films a eu à cœur de me donner le maximum de moyens possible pour réaliser ce film. C’est rare ; raison de plus pour ne pas laisser circuler des contre vérités. Voilà pour la précision.
« On tenait à ce que Meirieu soit l’interlocuteur principal afin de laisser sa parole et sa pensée se déployer. On ne pouvait pas la jouer « envoyé spécial » et le suivre partout, caméra à l’épaule : Meirieu à l’école, Meirieu à la mairie, Meirieu au Sénat, etc. » justifie le réalisateur, Philippe Kubler. » : au début du débat qui suivit le film, je n’ai jamais dit que l’on ne pouvait pas la jouer « envoyé spécial », j’ai dit que l’on ne voulait pas la jouer comme cela. Ce fut un choix, pas une nécessité, cessons donc -même à coup de citation déformée- d’accréditer la thèse du film en trois jours… Ceci pour le rectificatif. Ah, et mon prénom est Thierry, pas Philippe, comme il le fut précisé, passée les dix premières minutes du débat…
Quelques questions, maintenant. « Pourtant, cet espace confiné et désespérément vide, traversé par un sempiternel petit train, renvoie à la solitude de l’intellectuel qui prêcherait dans le désert, bien plus qu’à la débordante vitalité des élèves ou l’actualité chahutée qui entourent aujourd’hui un pédagogue de terrain… » : bien sûr qu’il y a une solitude de l’intellectuel en réaction aux pratiques dominantes dans la société, bien sûr que j’ai voulu filmer Philippe Meirieu dans ce qu’il exprime de sa pensée et non pas en pédagogue de terrain. Ce sont des choix, vous pouvez évidemment ne pas les apprécier. Mais vous pensez que pour filmer (donner à rencontrer) la pensée d’un physicien, par exemple, il faille montrer plein d’images d’électrons et de neutrons débordant de vitalité ? Vous êtes persuadée que pour filmer la réflexion d’un théologien (autre exemple), il importe de montrer des églises et des ballets d’ange ? Moi, je ne le crois pas et je ne crois que pour filmer la pensée d’un pédagogue, il faille montrer cour d’école, salle de classes et chères petites têtes enfantines. D’où ce choix d’un « espace confiné », comme vous dîtes (un théâtre vide de 300 places, tout de même).
« Mais le parti-pris, paradoxal pour un documentaire, est clairement assumé : ici, le seul « terrain » est celui de la parole » : en quoi ce parti pris, clairement assumé c’est vrai, est-il « paradoxal pour un documentaire » ? « Corpus Christi » ou « L’apocalypse » de Prieur et Mordillat, ça n’est pas du documentaire ? Et « Les paysans » de Depardon ? Rassurez-vous, je ne prétends comparer mon travail au leur, je veux simplement dire qu’il existe un solide courant du documentaire où le « terrain » privilégié est celui de la parole. Je veux simplement dire qu’il ne faut pas confondre documentaire et reportage. Non pas qu’un genre serait supérieur à l’autre, ils sont différents et mus par des écritures différentes, c’est tout. Et, sincèrement, je ne crois pas que vous auriez trouvé dans un reportage les nombreuses citations de Philippe Meirieu (ou les paroles plus personnelles « livrées avec émotion ») que vous me faites l’amitié d’emprunter au film pour nourrir les deux tiers de votre article.
Encore une question : vous donnez votre sentiment sur la forme du film, c’est votre droit le plus légitime tout comme il est légitime que je possède celui de m’interroger sur votre article. Passé le premier quart d’heure de débat, les personnalités y participant ont émis un avis radicalement différent du vôtre. Tout comme les spectateurs présents et qui se sont exprimés. Pourquoi ne pas en toucher un mot ? De tout cela, j’aurais aimé en débattre avec vous au moins trois minutes, à l’issue du débat, mais je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer. D’où, bien cordialement à vous, cette réponse écrite à votre article…
Thierry Kübler
Rédigé par : Thierry Kübler | 08/05/2009 à 21:02
sur le terrain de la parole, les sciences de l'éducation restent défintivement heuristiques ! A titre personnel, j'ai toujours trouvé ça complètement inutile, parfaitement ennuyeux et parfois très drôle (parfois).
Par exemple : enseignant en lycée, mon équipe de direction m’a imposé récemment un stage avec un épigone de Meirieu. Au soir du 2nd jour, un peu lassé par tout ce verbiage creux et ses références aux sciences humaines vulgarisées au dernier degré, je lui ai proposé d’intervenir en ma compagnie dans une classe pour mettre en pratique (sa théorie). Il a répondu non. CQFD
Rédigé par : cletol | 12/05/2009 à 14:13