Pour l’égalité, des jeunes des cités sur les traces de leurs aînés
MARCHE - C’est une marche pour renouer avec l’histoire, et lever les malentendus. Une dizaine de jeunes gens de la banlieue lyonnaise s’élancent demain de Marseille pour sillonner la France pendant deux semaines et rejoindre Paris, afin de rendre hommage à la Marche pour l’égalité et contre le racisme, partie dans l’anonymat en octobre 1983 et reçue triomphalement un mois et demi plus tard à Paris. A l’époque, les médias l’avaient rebaptisée «Marche des beurs». Les marcheurs de l’époque ne s’en sont pas remis. Pour eux, c’était pire qu’un malentendu : un contre-sens. «Nous revendiquions l’égalité de traitement, surtout pas une identité spécifique » , résume Farid L’Haoua, ancien porte-parole de la marche. Héritage. Les nouveaux marcheurs, instruits de la confusion médiatique, ont adopté une affiche sur laquelle le mot «beur» est barré d’un trait rouge. Pour eux, c’est une Marche de l’égalité, un pèlerinage dans le sillon des glorieux aînés, pour leur rendre hommage et faire connaître dans les quartiers cette marche de 1983 que tout le monde dans les quartiers ignore désormais...
L’idée est venue de cette ignorance. Fouad Chergui (34 ans), jeune réalisateur, a monté l’événement. Il travaillait depuis des années sur les questions de mémoire et d’identité dans son quartier de Villeurbanne, Olivier-de-Serre, entièrement rasé en 1984. Pour faire remonter la mémoire de cette cité disparue, il avait mis en place une valise dans laquelle les habitants pouvaient déposer des documents écrits ou visuels qu’ils prêtaient. Et un jour, une assistante sociale a laissé un album photos de la Marche pour l’égalité, décidée dans la banlieue lyonnaise en juin 1983 (lire). Fouad n’en avait jamais entendu parler et cela lui a semblé incroyable. Autour de lui, les jeunes ne connaissaient pas plus l’histoire. Ils ont retrouvé d’anciens marcheurs qui leur ont transmis l’héritage, et il a imaginé filmer une nouvelle marche, comme un pèlerinage dans les traces de celle de 1983. Dix jeunes alterneront trajets à pied et en voiture pour rallier Paris le 13 juillet.
Une rencontre a été organisée, voilà dix jours, avec tous les acteurs à l’origine de la marche de 1983. Certains ne s’étaient pas revus depuis vingt-six ans. L’émotion était forte dans la salle de quartier. Visible dans les regards et les silences plus que dans les mots, très sobres. Toumi Djaïdja, habitant des Minguettes dont la blessure par balle policière en 1983 avait lancé la marche, était venu, alors qu’il fuit la lumière depuis vingt-cinq ans. L’occasion de mesurer le chemin parcouru d’une marche à l’autre.
«Quand on a lancé la marche en 1983, beaucoup de jeunes étaient morts pour avoir fait éclater un pétard de trop ou pour s’être approché trop près d’une bagnole, explique Fatima Mehallel (47 ans). Il y avait alors beaucoup de racisme.» Sif Guerdi, ancien marcheur qui vit toujours à Vénissieux, ajoute: «On n’avait pas d’avenir, pas d’égalité du tout à l’époque.» A présent grand-père, il assure que ses enfants se heurtent «aux mêmes problématiques aujourd’hui».
Dans la salle, tout le monde admet cependant que les choses ont évolué. Djamel Atallah, ancien marcheur, explique à ses successeurs que «nommer une fille d’immigrés maghrébins ministre de la Justice» aurait été juste inimaginable à l’époque. «On peut penser ce qu’on veut de son action politique, dit-il, mais par rapport à 1983, c’est plus qu’une vraie révolution, croyez-moi.» Paternel, il glisse quelques conseils aux jeunes marcheurs : «Prenez de la pommade parce que 30 kilomètres par jour, ça fait mal aux pieds ! Mais ça vaut le coup. Des injustices, il y en a encore beaucoup.» Mohamed Amini, guitariste en 1983 du groupe Carte de séjour, ajoute : «Des générations se sont battues pour que vous viviez mieux aujourd’hui. Alors il faut vous battre à votre tour, car le chemin est encore long.»
Les marcheurs seront six filles et quatre garçons. En 1983, les filles étaient plus rares, et devaient se battre pour gagner leur place. «Il fallait faire son trou, les filles n’étaient pas accueillies les bras ouverts», raconte Fatima. Elle a animé des ateliers à Villeurbanne pour préparer les futurs marcheurs, transmettre l’histoire, les mettre en garde. «On leur a expliqué les récupérations, le problème du débouché politique, résume-t-elle. Je ne pense pas qu’ils se feront avoir. Ils m’inspirent confiance. Ils sont intéressés, motivés, sincères.»
Dépit. Quelles sont leurs motivations en 2009 ? «C’est surtout un hommage qu’on veut rendre », répond l’une des jeunes filles. Puis comme un ancien marcheur insiste pour connaître leurs revendications, un garçon ajoute qu’il en a «marre de devoir encore prouver» qu’il est «français comme Pierre et Paul», et Rafika, étudiante en sciences politiques, ajoute : «Moi je veux aussi comprendre pourquoi on n’avait jamais entendu parler de cette marche de 1983. Que font les historiens ? Que font les journalistes ? Pourquoi on ne nous en parle pas à l’école ?» Larbi, l’un des anciens marcheurs, répond : «A l’époque, on a traversé la France profonde, on a été accueillis partout. Puis, après notre arrivée à Paris, on a été enterrés. On a posé une chape de plomb sur notre mouvement.» Fatima ajoute qu’ils se sont sentis dépossédés, puis spoliés l’année suivante, avec la création de SOS Racisme dans la foulée de leur marche.
Pour le pasteur Jean Costil, proche à l’époque des jeunes marcheurs, l’issue de ce mouvement de 1983 reste un mystère. «Pourquoi, alors qu’il avait suscité la création de centaines d’associations en France, n’a-t-il pas produit un vrai jus, politique ou autre ?» Les anciens marcheurs sont d’accord mais n’ont pas la réponse. Certains se sont battus pendant vingt-cinq ans avec le dépit que leur laissait cette longue marche inachevée. Pour Christian Delorme, alors baptisé «curé des Minguettes», et qui avait fait en 1981 une grève de la faim avec le pasteur Costil contre les expulsions de jeunes issus de l’immigration, c’est peut-être une question de temps. «La Marche des Noirs aux Etats-Unis, en 1963, n’avait pas eu d’influence tout de suite, rappelle-t-il. Le discours de Martin Luther King était passé inaperçu. En France, je pense que la Marche pour l’égalité sera un jour reconnue pour ce qu’elle était.» C’est aussi l’intention des marcheurs de 2009.
Olivier BERTRAND




J'ai 32 ans, je ne suis ni issue de l'immigration, ni habitante des Minguettes, ni historienne, ni militante et je connais pourtant, trop superficiellement certes, l'histoire de cette marche emblématique de 83... Je suis vraiment étonnée qu'elle soit autant tombée dans l'oubli! surtout en banlieue lyonnaise! Espérons que cette nouvelle marche de 2009 permettra de délier les langues,de parler d'hier,d'aujourd'hui ,de demain et que l'Egalité de tous devienne une évidence... Bon courage à tous les marcheurs et marcheuses!
Rédigé par : madamelo | 30/06/2009 à 15:20
"Pour Christian Delorme, alors baptisé «curé des Minguettes», et qui avait fait en 1981 une grève de la fin avec le pasteur Costil..."
Est-ce vraiment la fin ? ou la faim ?
Rédigé par : Faria | 30/06/2009 à 22:03
Plus sérieusement, voilà le site de la marche, j'ai eu un peu de mal à le trouver:
http://www.marche-egalite.com/
Rédigé par : Faria | 30/06/2009 à 22:26
Pour ceux qui souhaite en savoir plus sur la marche à écouter un document fort interessant fait par Olivier Minot et très récent. Bonne Ecoute
Aller sur
olivier minot audio blog en page 2
25 ans de marche et toujours pas d'égalité
Rédigé par : Soue | 30/06/2009 à 23:14
Depuis 30 ans la République a fait des progres. Mais on a toujours besoin de cette marche, tant que des attaques de basses manoeuvres éxistent encore à Lyon et ailleurs, contre la diversité vivante. Comme c'est le cas avec les attaques contre Nora Berra ou Sabiha AHMINE..., on en a marre des lâches et des jaloux qui sentent le racisme...
Rédigé par : julie | 21/07/2009 à 15:49
bonsoir
j'ai fait la marche de 1983.plein d'espoir.
On sait fait tous roulé par des curés blancs et certains bouffons de la république faim de reconnaissance.la récupération de sois disants leadeurs avec une forte odeur de colonisés.
Les seuls vrais acteurs de cette marche est la mémoire collective de tous ces anonymes.
PAUVRE DE NOUS OU ¨ PLUTÔT D'EUX.
Rédigé par : ABDEL | 28/11/2009 à 00:04