04/09/2009

Le CNP Odéon, vidé en douce par son PDG, occupé par ses salariés

CINEMA - C'est une institution culturelle lyonnaise. Une page importante du cinéma d'art et essai, blanche depuis cet été. Le PDG du CNP Odéon a profité de la fermeture annuelle, cet été, pour faire enlever les meubles par des déménageurs, démonter le projecteur, abîmer l'écran. Les amoureux de cette salle se mobilisent depuis, et les cinq salariés occupent le ciné depuis hier. Ils préparent une journée de mobilisation faite de projections samedi...

L'Odéon est l'une des trois salles du CNP (Cinéma national populaire), né à Villeurbanne comme le TNP (Théâtre national populaire). Après s'être installé à Vénissieux puis Caluire, le CNP s'est fixé à Lyon, a acquis au total trois cinéma (Odéon, Terreaux, Bellecour). Robert Gilbert, qui avait fondé le TNP avec Roger Planchon, dirigeait le Théâtre de la Cité, qui gérait TNP et CNP. Puis à la mort de Gilbert, Roger Planchon a récupéré les actions auprès de sa veuve, puis séparé les entités TNP et CNP, et enfin revendu ces derniers en 1998, choquant à l'époque profondément le monde culturel en réalisant une jolie culbute. Le personnel, et c'est important pour la suite, a résisté, déjà, à cette vente. Et rejeté d'emblée le nouveau propriétaire, Galeshka Moravioff, pianiste et producteur suisse, aujourd'hui propriétaire de sept cinémas en France. Trois à Lyon, deux à Paris, deux à Marseille.

Depuis le rachat des CNP, le PDG n'est quasiment jamais venu à Lyon. Il a régulièrement épongé les dettes, mais a laissé les salles péricliter. Ceux qui géraient sur place investissaient toute leur énergie dans la programmation, audacieuse, courageuse. Ils proposent toujours des films que l'on ne pourra pas voir ailleurs. Une grande majorité de films en exclusivité. Avant de faire le bonheur des autres salles, des réalisateurs comme Ken Loach ou Quentin Tarantino ont d'abord été projeté en VO dans les seules salles des CNP. Et personne à Lyon n'a jamais repris les oeuvres d'Abbas Kiarostami. Les CNP Terreaux et Bellecour proposent les films les plus exigeants, les plus difficiles à "vendre". Et L'Odéon offrait un cinéma art et essai plus "porteur", ce qui aidait à supporter les choix artistiques faits pour les deux autres salles.

Mais les entrées ont fini par s'écrouler, surtout cette année, pour un ensemble de raisons. La concurrence de multiplexes qui proposent à leur tour des films en version originale, des films d'auteur, empiétant sur le créneau du cinéma art et essai "porteur", obligeant les indépendants à partager leur public entre 6 ou 7 salles. Puis l'arrivée du Comoedia et sa réussite rapide, aidée par les procès intentés notamment par UGC, ont été le coup de grâce. Les CNP ne pouvaient résister car ils étaient entravés par des relations exécrables du PDG avec les distributeurs, et par le manque d'entretien de salles où il a peu investi depuis dix ans. Parce qu'il négligeait les cinémas lyonnais ? Ou parce que les gestionnaires en place défendaient un cinéma exigeant pour des spectateurs peu soucieux de fauteuils en velours XXL ? Ils se rejettent la responsabilité.

La mutation du quartier n'a rien arrangé. Revendu à un fonds américain puis partiellement aux Docks lyonnais, l'ilot Grolée doit devenir "Up in Lyon", un quartier de "high-style shopping", de luxe et de prestige. L'Odéon, qui ne payait qu'un euro de loyer lorsque les murs appartenaient à la ville, pouvait-il garder sa place là ? Les élus ont proposé au propriétaire une augmentation progressive du loyer. Jugeant cet arrangement précaire, il a refusé. Et le 1er août, il a rompu son bail contre une indemnisation. Il a déménagé le matériel en cachette, comme un industriel délocalise ses machines à la faveur d'un week-end.

Les cinq salariés, soutenus par de nombreux amoureux des CNP, entrent en résistance. Au-delà des emplois et du sort de cette salle, le combat porte l'inquiétude, sourde, réelle, de voir disparaître à Lyon la part la plus exigeante, la plus difficile à trouver, du cinéma art et essai. Une journée de mobilisation est donc prévue samedi. Le rendez-vous est fixé place des Terreaux, puis tout se passera à l'Odéon (6, rue Grolée). Des projections de moyens et courts métrage, en 16 et 35 mm, et pour certains films en vidéo. Les droits ont été cédés gracieusement et les projections seront gratuites. Ce seront peut-être les dernières à l'Odéon.

Olivier BERTRAND

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/services/trackback/6a00e54eeea00788340120a59c44ae970c

Voici les sites qui parlent de Le CNP Odéon, vidé en douce par son PDG, occupé par ses salariés :

Commentaires

On a le sentiment d'un terrible gachi à la lecture de l'article. Un PDG voyou, une évolution innéluctable vers la boboisation du centre ville, la disparition d'un réseau de cinéma qui a permis à de nombreux lyonnais de découvrir pendant des années des films de qualité en VO ou pas, derrière un pilier ou pas, sur des sièges pourris (souvent).

Reste que au moment où l'on fait la promotion d'un Grand Festival de Cinéma avec une liste de sponsors long comme le bras, il serait souhaitable d'accorder une possibilité de reprise par les salariés eux mêmes ou par d'autres. Le Comédia est une bonne initiative, pourquoi n'essaimerait elle pas ? Cela donne un supplément d'âme à un quartier, bien plus en tous cas que le luxueux Zili qui est à 2 pas, dans le psuedo "Up in Lyon" qui ne fait pas forcément envie ..

Après l'Ambiance déjà transformée en Monoprix, les CNP transformés en BNP ou H&M, la fermeture du kiosque théâtre, les hausses de loyer délirantes pour les commerçants du centre, Lyon poursuit sa course vers la "ville franchisée". On subit les processus à l'oeuvre dans toutes les villes au lieu d'essayer de réellement différencier et profiter des originalités de la ville. Pourtant ce qui rend une ville attachante et attractive (et vivable...), ce sont bien ces petits détails qu'on ne retrouve pas ailleurs... Sinon pourquoi rester ici ?

Espérons que le festival de cinéma ne soit pas exclusivement une arme de marketing urbain (toute ville à la mode doit avoir un festival de jazz ou de cinéma) et aide à réellement relancer le cinéma à Lyon.

Comment ne pas être triste quand nous lisons cela ? restera-t-il des lieux de Culture à Lyon ou dans d'autres grandes villes françaises ? les sièges sont peut-être défoncés mais quel plaisir de découvrir des films originaux .....
que deviennent les salariés du CNP ? qu'en est-il de leurs droits ?

J'adore ma ville mais quand je rentre de l'étranger je trouve que Lyon a un côté un peu trop rangé, la créativité a dû mal à toucher l'habitant. Quand on voit nos dirigeants vouloir que Lyon rayonne, on se dit qu'ils devraient se pencher sur des villes comme Barcelone ou Berlin.

A Berlin je trouve des cinés, bars ou magasins pleins d'originalité, faits de brics et de brocs, fréquentés et bien situés.
Ici on ferme un ciné de bric et de broc pour une enseigne que je fuierai sûrement, triste presqu'île qui se "part-dieuise".

Mobilisation le samedi 5 septembre à 9h30 place des terreaux.
Si « cinéphilie », « amour du cinéma », « exigence pol itique, artistique, culturelle et sociale » ne sont pas des mots devenus vides de sens à vos yeux, n’hésitez pas, n’ergotez pas, ne déléguez pas, ne reportez pas, ne sous-estimez pas : sauf empêchement ou cas de force vraiment majeurs, VENEZ ! (Et, si possible, toute la journée !)

Le Comoedia, c'est très bien mais ils passent les même films qu'à UGC, sans la pub (VO porteuse, cinéma française porteur). Ce qui fait la beauté du CNP et sa raison d'être, c'est sa programmation. Or les politiques et le CNC ont choisi de soutenir le Comoedia (600 000 euros de subvention) au détriment du CNP. Donc la programmation la moins risquée. C'est un des problèmes : il n'y a de soutien qu'à ce qui marche. Et c'est bien le Comoedia qui passe les films du CNP Odéon (Tarantino, Almodovar, Woody Allen etc) avec certes, les multiplexes qui développent la VO, mais pour l'essentiel pour un autre public. La question est donc de trouver un modèle économique pour passer des films à risque commercial. Ce qui ne fait l'objet d'aucun soutien, ni politique, ni financier. La question est bien celle des subventions pour soutenir un projet artistique audacieux, et pas simplement un lieu confortable.

Je trouve que cette histoire est révélatrice aussi bien de pratiques de patrons-voyous que d'élus incultes et seulement préoccupés par l'institutionnalisation, le chiffre, l'image.
Faudra-t-il aller à Paris pour voir certains films qui ne passent nulle part ailleurs qu'aux CNP ? Lyon se prend pour une capitale internationale mais joue vraiment petits bras en matière culturelle. On ne peut limiter une politique culturelle à une biennale de l'art contemporain et un festival de cinéma pépère.

Où va-t-on aller pour voir woody allen en vo pour 5E(tarif abonné)?nous voilà donc condamnés aux grandes salles à 9E la place avec leurs interminables tunnels de pub....lyon la ville du cinéma...je suis atterrée et surtout très triste......

il n'y a pas que le CNP qui se comporte comme des patrons voyous ! Il y a aussi la societe OGF (PFG) qui a licencié un de ses salariés pour avoir soi-disant dit combien il gagné !!!!!!!! Les pfg aurait il honte des salaires de ses salariés!!!!

Sans vouloir être vexant, j'habite à Lyon depuis un an en provenance de Grenoble et ce que vous appelez là cinéma d'art et d'essai me laisse songeur.

Les CNP sont l'équivalent grenoblois du Club, qui diffuse des films en VO, collabore à la carte Le Pass de Pathé et n'est plus perçu depuis longtemps comme cinéma d'art et d'essai.

Le Club n'est pas le Méliès, où là, vraiment, il y a une seule petite salle où passent les films qui ne risquent pas de passer au Club, et encore moins dans les multiplexes.

Un cinéma à Lyon comme le Méliès, je le cherche encore (et je ne parle pas du CCC qui, à Grenoble, diffuse chaque semaine un bon vieux film). Les TNP ne font que programmer des classiques, les CNP que des films commerciaux du moment.

Les employés pourraient d'abord considérer qu'ils faisaient simplement partie d'une entreprise commerciale, rien de plus. Mais s'ils y tiennent, qu'ils montent un super Méliès, ça manque vraiment ici.

Poster un commentaire

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaitront pas sur ce blog tant que l'auteur ne les aura pas approuvés.

Si vous avez déjà un compte TypePad ou TypeKey, merci de vous identifier.



Partenariat

Liens

Alertes Messenger

Sur Liberation.fr