La compagnie rhônalpine Scènes menacée
CULTURE - Depuis plus d’un mois, la boîte mail d’Alain Lombard, directeur régional des affaires culturelles de Rhône-Alpes, est régulièrement saturée de messages. D’inquiétude, d’incompréhension et de colère. Du laconique (« pourquoi ? ») jusqu'au long texte argumenté, de la gentille supplique à l’apostrophe énergique, des centaines de spectateurs et artistes écrivent au représentant du ministère de la Culture en région. « Honte à cette France qui étouffe sa propre culture, sa propre vigueur, sa propre énergie créatrice ! » ; « Si difficile de créer ! Si facile de détruire ! Pour quel gain, pour si peu « d’économie ». A quoi sert la Ministère de la Culture ? » ; « Qui peux résister à la pression du marché si l’Etat ne remplit pas sa mission d’aide au service public de la création ? ». « Ne nous privez pas de talent exigeant. Au contraire il faut le défendre et le soutenir. Vous faites erreur. » L’erreur, aux yeux de ces nombreux amoureux de la culture, c’est le non renouvellement de la convention qui lie l’Etat à la compagnie Scènes, une des compagnies les plus emblématiques de la région Rhône-Alpes...
Scènes mène depuis 25 ans un travail de recherche, parfois inégal, mais toujours inventif, radical, défricheur… Une rare compagnie capable de fulgurances, et de saisissantes audaces politiques et esthétiques. Car Scènes ose : inventer de nouvelles formes scéniques, mêler intimement les technologies au spectacle vivant, lier théâtre, cinéma, musique et images, créer des événements insensés autour d’auteurs impossibles (la Müller Factory), investir des friches, accueillir d’autres artistes, partager ses outils, maltraiter les textes pour mieux les faire « juter»… Quitte à se planter parfois, et déboussoler les spectateurs…
Sans rien céder aux exigences d’un théâtre de recherche, Scènes a le souci d’un articulation aux réalités sociales et politiques du terrain, comme en témoigne Gisèle Godard, directrice du théâtre de Vénissieux. «Accueillie en résidence à Vénissieux, la Cie Scènes a installé dans la ville, au plus près de ses publics, plusieurs productions qui toutes étaient de très grande facture artistique ; elle a ainsi fait découvrir Heiner Muller dans des lieux aussi insolites que la salle du Conseil Municipal où fut campé le tribunal de Mauser ou un terrain de foot reprenant la carte géographique du partage de Yalta de Germania. Et bien sûr sur notre plateau qui reçut Genet et ses Bonnes au rythme des Corbeaux de Verlaine /Ferré ou la création de Quartett dans laquelle s’essayaient 9 rappeurs de notre MJC. Sans concession aucune, surprenant, radical, émouvant, sans populisme ni démagogie voilà un travail qui doit être proposé, étudié, cité » estime-t-elle.
Avec une insolence certaine, la compagnie d’origine stéphanoise a même monté, en pleine campagne présidentielle 2007, une pièce intitulée Tout est possible dans le meilleur des mondes mieux, clin d’œil au candide de Voltaire et au slogan de Sarkozy. Sept comédiens, affublés de masques de Sarkozy, Le Pen, Bayrou, Royal, Bové et autres Buffet interprétaient une pièce mêlant avec plus ou moins de bonheur et de clarté, textes de Rousseau, Shakespeare, Baudrillard ou Sarkozy, références à Hitchcock, coups de gueule et danses aka.
Grâce à toutes ces audaces, ou malgré elles, la compagnie tourne en France et à l’étranger et bénéficie d’une assez solide réputation artistique – notamment en Allemagne car Scènes a monté beaucoup d’auteurs allemands, et pas les plus faciles. Auteur, metteur en scène et traducteur, l’universitaire Jean Jourdheuil témoigne de cette aura : « La compagnie Scènes et Philippe Vincent ont accompli depuis de longues années à Lyon, à Paris, en Avignon, avec des représentations à l’étranger à Berlin, Dusseldorf, New York un travail remarquable et remarquablement cohérent. La mise en relation du théâtre, du cinéma, de la vidéo et de la musique avec des formes contemporaines d’écriture théâtrale est l’un de leurs points forts».Du coup, l’annonce de cette décision de non reconventionnement, plutôt brutale et fort peu argumentée, a frappé de stupeur un milieu culturel déjà ébranlé par les contraintes budgétaires, la frilosité des programmateurs, et les injonctions de plus en plus pressantes à un certain retour à la norme. Car entre les lignes de tous ces messages de soutien à Scènes, ce qui se dit, c’est une sorte d’interrogation désespérée : « Si les meilleurs d’entre nous sont lâchés, qu’allons-nous devenir ? »
Le premier à ne rien
comprendre à ce qui lui arrive, c’est Philippe Vincent,
directeur de Scènes. Dans un courrier adressé à
Alain Lombard, il écrit : « Je travaille
en compagnie avec l’aide du Ministère de la Culture depuis
1988, date de la première subvention que j’ai obtenue, et
je ne pensais pas qu’il soit possible de recevoir une décision
aussi grave avec un petit courrier de 6 lignes » (…)
« Je n’arrive vraiment pas à comprendre les
arguments qui vous ont menés à cette conclusion
brutale. (…) Comment pouvez-vous signez l’arrêt de
mort d’une compagnie, sans une expertise approfondie ? Car
(…) l’équilibre financier d’une compagnie est fragile,
précaire. Modifier un de ces paramètres les plus
important, et l’on provoque à coup sûr une réaction
en chaîne, à laquelle je pense sincèrement nous
ne résisterons pas». Avec 60 000€ de subventions
annuelles, l’Etat assurait en effet plus de la moitié des
subsides de la compagnie et la convention représentait une
sorte de « label » aux yeux des partenaires.
Reçu par le Drac et son
conseiller théâtre le 9 octobre
dernier, Philippe Vincent n’était guère plus avancé
en sortant du rendez-vous. « C’est assez flou :
on nous reproche surtout de ne pas faire autant de représentations
que la convention le prévoit, mais en même temps on
est dans la moyenne de ce que font les autres… »
rapporte Philippe Vincent. « Le bilan d’activités
présenté par Scènes n’est pas conforme aux
termes de la convention puisqu’il fait état de 103
représentations sur trois ans au lieu des 120 prévues »
confirme Alain Lombard, assez mal à l’aise pour sortir des
chiffres et effectuer une véritable évaluation du
travail artistique de cette compagnie qu’il méconnaît
– et que les experts et inspecteurs du théâtre ont
manifestement peu suivie ces dernières années.
Son conseiller pour le théâtre, Bertrand Munin, complète : « La convention s’effectue sur la base d’un projet d’entreprise, or dans le projet présenté par Scènes pour les années 2010, 11 et 12, il y avait juste un désir de création à Vaulx-en-Velin et un désir de texte, qui n’était même pas encore traduit ! Pour une convention, on attend des projets plus aboutis, avec des co-productions et des partenariats réguliers avec des institutions » estime-t-il.
Alors c’est sur Scènes que le couperet est tombé. Car la DRAC de Rhône-Alpes a désormais des consignes ou, en langage plus administrativement correct, des « indicateurs » : « On nous demande de renouveler les bénéficiaires des conventions de 5 à 10% tous les ans, soit, sur 32 compagnies conventionnées en Rhône-Alpes, 2 à 3 compagnies par an. Car beaucoup de compagnies qui font un travail de qualité piaffent à l’entrée de ce dispositif, comme la compagnie Haut et court de Joris Mathieu. Il faut que des compagnies sortent pour que d’autres entrent» explique Alain Lombard (1).
Bien que pris entre deux feux, Joris Mathieu, n’a pas hésité à adresser à Alain Lombard un texte de soutien à la compagnie Scènes. « Je pense que Scènes fait partie de ces compagnies qui font « exemples » dans une région et qui font grandir les autres. Par son parcours sans concession, son exigence, Scènes produit l’émulation et ouvre la voie d’un théâtre moins policé, reposant sur la construction d’un univers et d’une identité singulière. Un théâtre qui n’a pas peur de se tromper, qui repose davantage sur le mouvement et l’intuition que sur le savoir-faire, un théâtre qui se réinvente plus qu’il ne se reproduit. Il me paraît impensable de donner aujourd’hui le signe que cette perspective est morte. Et c’est pourtant ce qui se dessine » écrit-il.
En sortant la compagnie Scènes du conventionnement, la DRAC de Rhône-Alpes a-t-elle voulu adresser un signe fort aux compagnies ? « C’est effectivement un signal sur la nécessité de respecter les conventions » confirme Alain Lombard, qui précise que l’Etat continuera l’an prochain de soutenir la compagnie Scènes (à hauteur de 40 à 60 000€).
Mais en appliquant à une compagnie de recherche des « consignes » purement technocratiques qui méconnaissent son histoire et ses spécificités et n’ouvrent sur aucune perspective constructive, la DRAC risque de lancer un autre signal, plus préoccupant celui-là : quelles que soient les trajectoires artistiques, des mieux balisées aux plus singulières, il faut désormais rentrer dans les clous.
Anne-Caroline JAMBAUD
Site de la compagnie : http://scenes.free.fr/ ; Site de soutien à la compagnie scènes : http://scenes.free.fr/soutien/spip.php?article1
Philippe Vincent met en scène Woyzeck de Georg Büchner et Le Cabinet narcotique, deux pièces autonomes jouées en synchronisation dans les deux salles du théâtre de la Croix-Rousse, Lyon 4e, du 5 au 14 novembre. www.croix-rousse.com
(1) En 2010, deux compagnies rhônalpines sortent du conventionnement avec l’Etat : la compagnie Scènes de Philippe Vincent (Lyon/Saint-Etienne) et la compagnie For d’Hervé Loichemol (Ferney-Voltaire). La compagnie Haut et court de Joris Mathieu devrait y entrer.




bsr, halte a la dictature de la france bonapartiste de la 6e "république", ou l'on recentralise tout, et les veaux de francais ,tartuffards,ne réagissent que lorsque cela est trop tard comme en 1939 ou en 1968, sous le képi aux deux étoiles provisoires,ceci concerne la DRAC,que vous traduirez en déconnection radicale admirative de la concentration. gérard bussat
Rédigé par : bussat | 17/10/2009 à 18:46
S'il fallait illustré la bétise et la myopie de l'état culturel ... On ne cesse de préférer les murs poussiéreux à tous les hommes. C'est cela que l'on appelle culture. Le patrimoine.
Les autres n'intéresseront leur monde qu'une fois empaillés et disparus.
Rédigé par : La Grande Amicale | 18/10/2009 à 13:15
Il n'y a plus de sous, ont vie à crédit, alors il faut arrêter de subventionner tout et n'importe quoi. A présent il va falloir innover dans le domaine de la décroissance artistique, ce qui peut se faire à qualité constante voire en hausse.
Rédigé par : Didier | 18/10/2009 à 15:07
Un léger transfert de subvention de la Biennale d'art contemporain vers le spectacle vivant et le tour est joué. Une goutte d'eau. Préférons les créateurs aux marchands, les vivants aux morts qui s'ignorent (et qui nous ignorent).
Rédigé par : AigleNoir | 19/10/2009 à 05:35
Scènes perçoit une subvention de 60 000 euros depuis 21 ans. Ce long tutorat peut permettre l'émancipation. Est-ce si choquant de conventionner d'autres compagnies, reconnues également pour leur créativité? Le secteur culturel est fragile, mais le conventionnement peut-il être considéré comme une rente à vie? Et doit-on en exclure des compagnies plus jeunes, et sans doute encore plus fragiles, pour pouvoir continuer à payer les 32 compagnies qui en bénéficient?
Rédigé par : Lolotte | 24/10/2009 à 18:50