« Vous avez soixante nouveaux messages... »
Hou Hanru, commissaire invité de la Biennale, promettait une 10e édition se défaisant d'un art contemporain narcissique (celui du design pour le design, des recherches purement formelles, de la « belle » facture...que nous ne goûtons guère nous non plus), pour aller vers un art poreux aux choses du monde, même et surtout les plus quotidiennes. « Le spectacle du quotidien » aspirait à une mise sous tension entre la forme et le réel, le langage et la parole, l'œuvre et la vie de tous les jours...
Cette idée n'est, certes, pas très nouvelle (pensons à Fluxus, à la danse et aux performances des années 1970, aux Situationnistes...), mais on espérait un renouvellement du « genre » à l'aune d'un quotidien aux enjeux, eux-aussi, actualisés... Et que découvre-t-on à la Sucrière et au Musée d'art contemporain (les deux principaux sites de la Biennale) ? Une soixantaine d'artistes qui, à travers essentiellement des installations et des vidéos, abandonnent formes, gestes singuliers, ambiguïté, épaisseur (tout ce qui touche, arrête, émeut, perturbe, ou même angoisse les sens, afin justement d'ouvrir à d'autres sens), pour user de signes, de slogans détournés, de procédés humoristiques, de concepts ludiques.... Et ce pour nous dire que le monde a changé (multi-polaire, multi-cuturel), que la démocratie c'est bien, que la pollution c'est beaucoup moins bien, que la religion peut être étouffante, que les cérémonials laïcs peuvent l'être tout autant, etc. Les artistes font du littéral, de la communication, des pièces à usage unique et univoque, des bonnes œuvres. En exagérant, on pourrait dire que beaucoup des créations exposées sont au réalisme « bobo », ce que d'autres plus anciennes furent au réalisme socialiste...
Donnons quelques exemples... Adel Abdessemed photographie un troupeau de sangliers déboulant en plein centre ville pour dire combien l'animalité reste vivace derrière le paravent policé de nos espaces urbains. Barry McGee entasse des camionnettes taguées et quelques mannequins tagueurs pour nous alerter sur les problèmes de banlieue et l'existence d'une culture urbaine underground. Le collectif britannique HeHe montre une vidéo amusante où un petit 4*4 téléguidé, dégageant force fumées colorées, se faufile parmi la circulation des « vraies voitures », afin de nous sensibiliser à l'écologie. Le turc Fikret Atay montre un film (bien) réalisé dans une école théologique, dont il ressort que la religion peut être à la fois un lien social et un facteur d'aliénation. Sylvie Blocher met en scène un chanteur au torse nu et partiellement noirci qui chante des bribes de discours d'Obama... D'autres artistes attirent notre attention sur la vie des Roms, les contrôleurs de la SNCF, la condition féminine, les massacres politiques, les carcans de la société pakistanaise, la violence au Mexique... Tout cela est louable, « bien fait », mais, souvent, nous restons sur notre faim et sur le sentiment que l'œuvre se réduit à un message, une interpellation, une représentation, une fenêtre ouverte sur un problème social déjà bien balisé.
Devant le grand nombre de vidéos et de témoignages filmés présentés, on se met aussi à penser que bien des artistes de cette Biennale semblent hantés, dépassés, par le cinéma. Le cinéma documentaire notamment (celui des Raymond Depardon, Johan van der Keuken, Frederick Wiseman...) qui nous en apprend tout de même un peu plus sur le monde quotidien, quand il adopte un point de vue, esquisse parfois des « personnages », effectue un montage (une écriture), bref fait « oeuvre ». Et pour rester dans le domaine du cinéma, nous repensons aussi à ce qu'a pu y provoquer la mise sous tension de l'art et du quotidien, de la fiction et du réel : rien moins que Cassavetes, le néo-réalisme italien, la Nouvelle Vague, et jusqu'à Laurent Cantet ou les frères Dardenne aujourd'hui... Symptomatiquement, la grande cinéaste Agnès Varda devient à la Biennale une petite plasticienne avec ses « cabanes » aussi sympathiques qu'anecdotiques...
Bien sûr, derrière ces grandes tendances on trouvera des exceptions comme Mark Lewis qui filme un petit morceau de trottoir occupé par un SDF à la manière d'un récit de Beckett ; Sophie Dejode & Bertrand Lacombe qui fonctionnent à l'énergie pure et osent, en plein quartier Bellecour, ériger leur nef pirate en bois brut ; Adrian Paci et son beau travail cinématographique sur les effets de miroir ; Pedro Cabrita Reis et sa grande installation composées de néons à l'entrepôt Bichat... Et, surtout, l'installation au M.A.C. de Sarkis (datant tout de même de 2002) : une atmosphère rouge et mélancolique, un peu de musique répétitive, de l'air soufflé qui balaie au sol des journaux épars, des vitraux colorés, des plaques de rues où on lit : « la mer est brûlée », « le soleil est brûlé », « la voix est brûlée »... Ambiance de fin d'un monde et de désolation : Sarkis parvient en s'adressant à nos sens à mettre plastiquement en scène le vide. On se sent saisis successivement par le désastre puis par l'envie de réinventer sur les cendres... L'œuvre se nomme joliment « L'ouverture » : elle émeut, donne à réfléchir, et ouvre sur du désir : poétique, politique, amoureux. Ce désir sera peut-être relayé par le « réel » et, très concrètement, l'installation est conçue pour accueillir des rencontres, des débats, des conférences... Sarkis o(e)uvre puis passe la main à l'intelligence du visiteur et à celle d'autres intervenants.
Jean-Emmanuel Denave
Critique d'art




waouh, ça fait du bien de lire de la bonne critique
Rédigé par : moi | 21/11/2009 à 20:38
Oui, cela fait du bien. Au paragraphe sur Sarkis près, gaspodié, que peut-on trouver d'intelligent à des tuyaux de ventilation posés par terre. J'ai trouvé en revanche à la fois très intéressant et superbement beau le travail fait par Katerina Seda avec les habitants d'Uhyst. Pas masse d'exceptions comme celle-ci hélas, pour l'essentiel des volées de discours creux sur des réalités sociales que le petit monde de l'art et de ses marchés connaît semble-t-il d'assez loin. Méritent le pompon les proses du commissaire Hou, toutes fleuries de la rhétorique de la haute école du Parti qu'est l'Académie centrale des Beaux-Arts de Pékin, drôlatiquement mise à la sauce libérale ; et les billets d'eau plate du conservateur Thierry Raspail, visiblement content de lui. En regard de ces phrases pas beaucoup d'art, au sens de : pas beaucoup d'oeuvres qui émeuvent. Une mention spéciale aux salles sur la démocratie, évoquées dans l'article, sommet de ridicule (si on les prend à la légère), ou de scandaleuse désinvolture (si on les prend comme elles se présentent, c'est-à-dire sérieusement). L'artiste plasticien est censé être un homo faber, la plupart de ceux qui exposent, et ceux qui les exposent, ont constamment le mot à la bouche, et les mains dans les poches. Qu'ils se taisent, et qu'ils fassent.
Rédigé par : AigleNoir | 22/11/2009 à 14:19
Jean-Emmanuel Denave: un critique d'art
digne de ce nom !
Rédigé par : E.Hamon | 23/11/2009 à 10:03