Bordel de Brecht au Point du jour
Tout commence par la fin : le baisser de rideau du formidable Huis-clos de Jean-Paul Sartre mis en scène par Michel Raskine il y a plusieurs années au Point du jour. Une scène de fornication empêchée par une morte, le fameux dialogue devenu aphorisme (« l’enfer, c’est les autres ») et surtout ces grandes lettres capitales en rouge music-hall qui irradient les yeux du spectateur au-dessus d’une scène de hangar éclairée aux néons. On se souvient que c’était un beau moment de théâtre que ce Huis Clos de Michel Raskine. De quoi installer cette fois une splendide mise en abîme avec vrai salut et faux applaudissements des acteurs le spectacle à peine commencé. De quoi surtout installer un décor, des personnages, une langue, un espace, bref, tout ce dont il va être question dans le texte théorique de Bertold Brecht, L’Achat du cuivre, dont la répétition commence sous nos yeux une fois que le rideau est tombé. Une belle entrée en matière suivie par l’autre entrée, hilarante, du metteur en scène de la répétition qui va suivre : Olivier Rey lui-même, caché dans un placard de vestiaire, sous les bouffées puantes d’un gros cigare cubain.
Volutes de fumée
Une fois posé le décor, ou plutôt l’envers du décor, cet Achat du cuivre manque de peser plus lourd que le plomb. La vraie fausse répétition des comédiens manque cruellement d’une véritable adaptation. Chacun lit, pas toujours de façon audible, un texte posé sur la table, une petite boîte à musique sert de jingle, et une électricienne sur le côté ne sert vraiment à rien du tout. Voilà pour les seuls éléments de mise en scène. N’ayant pas voulu trancher entre une lecture brute et une véritable adaptation du texte pour la scène, Olivier Rey laisse un peu tout le monde en plan, son Brecht en poster déposé en fond de scène, les comédiens condamnés à faire semblant de ne pas trop savoir jouer la scène, et surtout le public, qui semble le grand oublié du texte de Brecht qui aura mis tout le monde en abîme sauf le principal intéressé.
C’est précisément lorsqu’il décide enfin de lâcher les théories brechtiennes, qu’il lit ligne à ligne pour mieux nous expliquer qu’elles n’en sont pas, qu’Olivier Rey retrouve son souffle : parler de lui dans une forme d’autobiographie pudique, presque accidentelle avec son débit à la Françoise Sagan, ou détourner un slogan de barre chocolatée pour évoquer Karl Marx sur son tee-shirt (« Marx, et ça repart »), servant à boire à l’assemblée pour qu’elle se sente enfin partie prenante du théâtre. Le « monde d’aujourd’hui » qui encombre tant la langue de Brecht ressemble enfin à quelqu’un, à quelque chose. Il est incarné, détourné, joué.
Plumes affriolantes
Retrouvant le sens de « l’amusement » et de la « gourmandise » qu’il avait un peu oublié en route, Olivier Rey garde le meilleur canular pour la fin : un invité prodige, ou plutôt cinq ouvrières militantes alias les girls du soupirail (sic), récemment virées du Lido & Co, obligées de répéter dans leur cave en tenue de Folies bergères. La descente d’escalier vaut une montée au septième ciel de ces dames et le temps d’une cigarette, elles brandissent leurs slogans : « Le luxe pour tous » ou « Des plumes mais pas pour se faire plumer ». Avant d’entonner l’Internationale à cinq voix doucereuses dignes des Andrew Sisters… Enfin un peu de douceur dans un monde de brutes. Pas de quoi casser trois pattes à un canard ou à une oie en plumes affriolantes. Ni de quoi « imaginer une nouvelle manière de faire du théâtre » comme l’exhortait le grand Bertold. Mais de quoi passer un bon moment festif en compagnie d’un bon verre, et laisser s’envoler les théories fumeuses sur le théâtre en volutes de fumée.
Luc Hernandez
L’Achat du cuivre de Bertold Brecht mis en scène par Olivier Rey au Théâtre du Point du jour jusqu’au 22 novembre. www.lepointdujour.fr




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