19/11/2009

Centre Jacques Cartier : qui va garder le million ?

SOCIÉTÉ – C’est l’histoire d’un divorce qui se passe mal. Depuis plus de vingt ans, l’université Lyon 2 abritait une structure informelle en charge de l’organisation de colloques internationaux annuels, les « Entretiens Jacques Cartier ». Les deux entités souhaitent aujourd’hui  cesser leurs relations. Officiellement, le centre Jacques Cartier ne fera plus partie de Lyon 2 au 1er janvier 2010. Mais la séparation de biens s’annonce compliquée. Alain Bideau, le directeur et fondateur du centre, ancien adjoint de Barre toujours proche des cercles politiques locaux en place, caressait l’idée de pouvoir transférer le compte en banque  - bien garni -  du centre Jacques Cartier vers une fondation privée qu’il a créée. Lyon 2 refuse, estimant qu’il s’agit d’argent public, qu’elle n’a donc pas à reverser vers une structure privée…

Le président de l’Université a saisi le Trésorier payeur général et la direction des affaires financières du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche pour qu’ils se prononcent sur ce dossier aux conséquences potentiellement lourdes pour Lyon 2. Car, les sommes en jeu sont tout sauf anodines.  Le fond de roulement du centre Jacques Cartier est de 1,5 millions d’euros. Ce qui représente plus de 13% du fond de roulement global de l’Université. Et représente surtout beaucoup au regard de l’activité du centre Jacques Cartier.

Le centre ne « gagne » pas d’argent en soi, ou très peu grâce aux cotisations et droits d’inscriptions aux « Entretiens Jacques Cartier ». Mais il bénéficie de très généreux dons privés. Et, surtout, d’encore plus généreuses subventions publiques, notamment des collectivités locales. Le centre dispose ainsi d’un confortable budget annuel d’environ 900.000 euros par an. Or cette somme n’a pas été entièrement dépensée ces dernières années. Ce qui explique le trésor de guerre constitué. Trésor qu’Alain Bideau n’a visiblement guère envie de laisser à l’université.

Transfert des fonds vers une fondation

En avril dernier, il a donc proposé au conseil d’administration de Lyon 2 de faire « évoluer » les statuts du centre et – accessoirement – de récupérer une bonne partie des fonds. Le centre serait toujours domicilié à Lyon 2 mais une fondation, le Fonds Jacques Cartier, serait créée parallèlement pour recevoir les nombreux dons privés, notamment Canadiens. Le projet d’Alain Bideau prévoit un transfert des fonds actuels du centre vers cette  fondation. Certes, le document précise qu’il s’agit du transfert « des fonds d’origine privés », dont le montant a été évalué par Alain Bideau à 700.000 euros, soit la moitié de son fond de roulement. L’université garderait l’autre moitié. Sauf que celle-ci n’entend pas négocier de l’argent devenu public dès lors qu’il a été intégré à sa comptabilité. Le 10 juillet dernier, le conseil d’administration de Lyon 2 a tranché dans le vif, ne donnant pas suite à la proposition d’Alain Bideau et votant à l’unanimité la fin du rattachement du centre Jacques Cartier à l’université. A partir du 1er janvier 2010, le centre n’aura donc plus de locaux, plus de site internet et… plus d’argent. L’affaire fait tâche alors que s’ouvrent à Lyon, comme toujours en grande pompe, les 22ème entretiens Jacques Cartier.

Le vent mauvais avait commencé à souffler l’an dernier sur ces Entretiens, lorsqu’Etienne Tête, élu vert à la Région et à la Ville de Lyon, s’était inquiété de la trop grande générosité des collectivités locales à l’égard du centre Jacques Cartier. 80.000 euros de la région Rhône-Alpes, 23.000 du département du Rhône, 30.000 de la Ville de Lyon, 40.000 du Grand Lyon. Subventions auxquelles s’ajoutent d’importantes enveloppes de frais pour les élus et délégations participants aux Entretiens Jacques Cartier. Etienne Tête mettait clairement en doute l’usage faits ces fonds publics. Dans une lettre adressée au président de la région Rhône-Alpes Jean-Jack Queyranne, et rendue alors publique par LibéLyon (lire l'article), il écrivait noir sur blanc :  "les comptes du centre Jacques Cartier ne sont pas clairs". Et demandait au président de bien vouloir revoir désormais à la baisse les aides accordées au centre Jacques Cartier. Dans la foulée, les autres collectivités locales, gênées par la tournure que prenaient les choses, promettaient mollement de contrôler ces subventions plus attentivement. Sans toutefois couper totalement les vivres au centre Jacques Cartier. Devenu une sorte d’incontournable institution locale. Aussi incontournable que son directeur-fondateur.

Alain Bideau, ancien barriste chouchouté

Alain Bideau est un homme chouchouté par les élus. Ancien adjoint de Raymond Barre, démographe de profession, il a toujours su rester très proche des milieux politiques et économiques lyonnais. Gérard Collomb, qui a toujours soigné au petit poil les anciens réseaux barristes, lui sait gré d’avoir gentiment participé au sabotage de la campagne de Dominique Perben aux dernières municipales. En dehors de ce comportement politique toujours bien aimable, la démarche d’Alain Bideau de vouloir faire « rayonner » la ville grâce à ses Entretiens a de quoi séduire les élus. Qui le lui rendent bien. Ils sont toujours en délégations serrées au frais des collectivités pour se rendre aux Entretiens Jacques Cartier lorsque ceux-ci ont lieu au Canada. Samedi 28 novembre, pour l'ouverture officielles des 22è Entretiens à Lyon, un dîner de 200 convives est organisé par la mairie, dans les salons de l'Hôtel de Ville.

A l’origine, le centre Jacques Cartier a été créé en 1984 sous le patronage de l’industriel Alain Mérieux, dans le but de développer des réseaux entre universitaires, politiques et dirigeants d’entreprises de la région Rhône-Alpes et du Québec, puis du Canada. Ce réseau s’organise autour de conférences, colloques, publications mais surtout au travers des fameux Entretiens Jacques Cartier, grand raout politico-économico-universitaire annuel qui se délocalise une fois tous les quatre ans au Québec et au Canada.

"Dès le début a été conçue une structure souple et volontairement peu dispendieuse", est-il expliqué très sérieusement sur le site interne du Centre. Le terme apparaît pour le moins mal choisi. En 2008, le centre Jacques Cartier a dépensé quelques 337.000 euros en frais de déplacements. Et 27.000 euros en frais de réception. Alain Bideau a un bon coup de fourchette. Ou de nombreuses bouches affamées à nourrir. Comme en témoignent des notes de plus de 1000 euros, laissées dans de grandes tables lyonnaises et arrivées sur le bureau de l’agent comptable de Lyon 2. Des dépenses somptuaires mais finalement tout à faits raisonnables au regard des capacités de paiement du centre, puisque chaque année il en reste sur les comptes. Ce qu’ignoraient les collectivités locales qui lui ont accordé leurs subventions.

Dans les bilans financiers présentés pour les demandes de subventions, les dépenses et les recettes du Centre Jacques Cartier sont toujours présentées comme relativement équilibrées. Ne laissant pas apparaître la  thésaurisation, répartie en fait sur deux comptes différents. Selon Etienne Tête, ces collectivités pourraient aujourd’hui réclamer le retour de ces subventions, même si elles ne le feront vraisemblablement pas. L’université, elle, n’entend pas lâcher le morceau. D’autant que cela fait un moment que les rapports sont tendus entre Alain Bideau et Lyon 2. En 2008, l’université lui avait déjà refusé une prime de 18.000 euros qu’il réclamait pour son travail au centre Jacques Cartier.

Contacté par Libération, Alain Bideau n’a pas souhaité répondre à nos « questions de merde ».

Alice Géraud


Lire aussi sur LibéLyon : Ces chers entretiens Jacques Cartier


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Voici les sites qui parlent de Centre Jacques Cartier : qui va garder le million ? :

Commentaires

Bonjour Alice,
Très intéressant sujet. Puisqu'il s'agit de francophonie, je pense qu'à l'occasion, vous devriez aussi vous pencher sur l'IFRAMOND, "Chaire Senghor de la Francophonie à Lyon", basé à Lyon 3. Son inénarrable "directeur" avait été épinglé il y a quelques années par le Canard enchaîné, mais rien ne semble y avoir changé. Des histoires de gros sous couvert d'humanisme... glacant.

En résumé :

Mr Queyranne distribue : 80.000 euros de la région Rhône-Alpes,
Mr Mercier distribue : 23.000 du département du Rhône,
Mr Collomb distribue : 30.000 de la Ville de Lyon et 40.000 du Grand Lyon.


Et cette généreuse distribution se fait sans contrôle ?

Les politiciens -gauche et droite- sont généreux, encore une fois, avec l'argent du contribuable surtout quand il s'agit d'amis comme Mr Bideau...

On en revient toujours à la même chose, TOUS les politiciens préfèrent leurs intérêts au détriment de l'intérêt collectif.
Lamentable, encore une fois!

Bravo pour ce papier clair et précis, jusqu'à la dernière ligne. Quelle chute...!
Une curiosité : comment nos amis canadiens voient-ils, gèrent-ils ces entretiens Jacques Cartier ?
amicalement


Au rythme où l'on voit l'argent public être distribué aux intérêts privés, on comprend peu à peu qu'avec un peu d'ordre et de contrôle dans tout cela, il sera largement possible de supprimer la taxe professionnelle tout en n'augmentant pas du tout les autres impôts! Les politiciens professionnels sont vraiment des voyous !

A noter tout de même que Lyon2 a su se défaire de ce boulet ... et que sauf erreur, le droit plaide en faveur de l'université, puisque le centre n'avait pas d'existence juridique propre et donc que ses ressources ne pouvaient être que celles que l'université lui accordait.

Espérons toutefois que cela ne nuira pas aux Entretiens de cette année, qui prévoient d'être passionnants, notamment celui sur le thème « Ville, Université, Entreprise : les défis de la créativité et de l’innovation », où Guy Mathiolon, président de la CCI du Rhône et ami de Gérard Collomb, viendra promouvoir la prostitution de l'université aux intérêts privés qu'il défend si bien.

Les sommes versées, dépensées et accumulées sont à gerber, pour le smicard que je suis et qui va, malheureusement, retourner au chômage, le 9 décembre prochain.

Rafraichissons notre mémoire collective, qui stigmatisait les traminots lyonnais en grève, au prétexte qu'ils n'avaient pas à se plaindre de leurs salaires ?!...

Je vous invite à lire régulièrement le bulletin officiel de la ville de Lyon.

C'est, de mon point de vue, une lecture saine et instructive sur les dépenses de l'argent publique.

Alice GERAUD, vous avez une plume exceptionnelle !

Merci pour votre article bien documenté présentant cette activité parasite, purement promotionnelle et mégalomaniaque. C'est une vraie libération pour l'université. Vive la chimie verte.

Totalement affligeant et indélicat le procédé comptable.

Viré des municipales, viré de l'université....

C'est l'arroseur arrosé en moins "rigolo", limite grossier.

Pertinent votre article

Totalement affligeant et indélicat le procédé comptable !

Viré des municipales, viré de l'université...C' est l'arroseur arrosé en moins "rigolo", limite grossier.

Pertinent votre article

Ce "bidule" c'est un beau dossier pour des contrôleurs de gestion en charge de la surveillance et de l'affectation des fonds publics...A suivre! Bravo!

Toujours intéressant de vous lire, l'analyse est sérieuse. Mais cela est bien triste et donne une mauvaise image de l'événement. Entre frais de bouche, grands restaurants etc....Certains profitent bien de la francophonie, ils ont peut être raison ?

En tout cas merci de relever que le "rayonnement" n'est pas toujours très clair.

Excellent article. Merci

C'est un grand comique ce Mr Bideau, franchement hilarant son argumentaire de maquignon ! un vrai professionnel de la profession et vulgaire en plus.

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