Un tendre opéra de Copland à la Renaissance d'Oullins
C’est une histoire simple. Celle de Laurie, une enfant qui va devoir quitter ses parents pour apprendre à vivre et se construire par elle-même. Une enfant de l’Amérique profonde au temps de la Grande dépression qui va faire ce trajet fondamental où l’on oublie, un temps, d’où l’on vient, pour choisir où l’on va. Pour faire entendre la voix de cette jeune fille en devenir au milieu d’une ferme de l’Alabama, Aaron Copland aura attendu d’avoir passé 50 ans, et composer ainsi son unique opéra. D’une simplicité biblique, The Tender land a la profondeur des sentiments simples quand ils sont portés par la maturité. S’inspirant des portraits de Walker Evans rendant hommage à ces taiseux de la terre, hommes et femmes de dur labeur et de peu de mots, il a composé à quatre mains avec Erick Jones (son librettiste et ami de l’époque) un livret aux mots justes et aux situations familiales universelles. « Le temps se raccourcit et le monde s’agrandit » chante Laurie pour évoquer sa soif de partance. « La promesse de vivre, c’est le partage avec les amis et le labeur » lui répondent les paysans de sa famille. Boisée comme les intérieurs de ces métayers de l’Ouest américain, la musique de Copland, lyrique, harmonieuse, mais toujours avec cette légèreté américaine digne des comédies musicales, accompagne aussi bien le destin collectif que le trajet individuel de Laurie dans une totale empathie.
Partir quand même
Pour Jean Lacornerie, il s’agissait de rendre par la mise en scène « l’émotion de cette musique incroyablement touchante sans pour autant être gnan-gnan ». D’emblée, il trouve le ton juste en faisant jouer les chanteurs autour d’une maquette où évoluent leurs marionnettes. Une projection vidéo sur une moitié de scène permet de les faire vivre en gros plans avec la naïveté picturale des portraits des paysans de cette époque dont s’était inspiré Coplan.
Le monde miniature des marionnettes traduit magnifiquement l’enfermement ressenti par le jeune Laurie comme la part d’enfance nostalgique nichée au cœur de la musique. Tout en délicatesse, l’opéra se déploie au fur et à mesure sur la scène, les chanteurs prenant peu à peu le relais de leurs marionnettes, jusqu’à un des très beaux moments de la partition, un quintet à la fin du premier acte subtilement porté par les jeunes chanteurs de l’Opéra de Lyon. En utilisant l’art du portrait depuis la miniature des marionnettes jusqu’à l’horizon photographique grand format en fond de scène, la mise en scène de Jean Lacornerie accompagne avec beaucoup de tendresse le mouvement de ces personnages cherchant à grandir pour s’affranchir. Elle rend aussi intelligemment hommage aux différentes facettes de la musique de Copland derrière son apparente facilité, notamment lors de la séquence festive en clin d’œil au music-hall et aux ministrel shows, ces séquences carnavalesques aux relents racistes où les Blancs se grimaient en Noirs pour mieux les bêtifier. En rupture avec son environnement, au milieu d’un décor en noir boisé qui fait suite au déluge de couleurs, Laurie peut alors entonner un duo cristallin avec son Martin de passage, vagabond attrape-cœur. Après ce qu’il est convenu d’appeler sa première déconvenue, elle choisira de partir quand même, laissant à nouveau la ferme et l’Alabama au monde miniature des marionnettes comme un lointain immobile.
Paradis perdu
L’affranchissement d’une adolescente du giron familial, la découverte de l’amour, la solitude d’après une relation manquée, la dure vie des métayers, The Tender land traite de tout cela et plus encore. C’est un peu l’opéra d’une harmonie impossible : entre les générations (les scènes de Laurie avec son grand-père), entre les hommes et les femmes, entre la ville et la campagne, entre les Noirs et les bBancs. Entre la comédie musicale et l’opéra aussi. D’où cette douceur infinie avec laquelle Copland avait composé sa musique pour de jeunes chanteurs « légers ». Ben Johnson, ténor à l’anglaise tout en délicatesse et Elena Galitskaia, Johnny-Jane en salopette vivant dans sa chair tous les dilemmes de son personnage, rendent on ne peut mieux justice à cette tentative de communion. Comme un paradis perdu qui nous aura pourtant cueilli jusqu’au cœur, le temps d’un des plus beaux spectacles de la saison.
Luc HERNANDEZ
The Tender Land d’Aaron Copland, mis en scène par Jean Lacornerie au Théâtre de la Renaissance à Oullins jusqu’au 14 mars. Durée : 2h. 25 euros. www.theatrelarenaissance.com




Cher Luc,
C'est avec un plaisir constant que je lis vos critiques. Elles laissent souvent transparaitre le contentement et la joie procurés par un spectacle où tout tend à fonctionner ensemble, à faire corps, signes et sens. La défense d’une production est sans aucun doute plus difficile à formuler qu'une appréciation négative, alors permettez-moi de vous remercier pour votre très belle sensibilité et vos choix éditoriaux.
Rédigé par : G. | 08/03/2010 à 18:35
@ G.
Merci beaucoup pour votre lecture aussi attentionnée. Très touché. On essaie effectivement, autant que possible, de transmettre ce qui nous touche avant toute chose. Bien à vous. Luc
Rédigé par : Luc | 10/03/2010 à 22:16