15/01/2012

A Villeurbanne, le Lycée nouvelle chance accueille les jeunes adultes en décrochage scolaire

EDUCATION - Depuis 2002, le Lycée de la nouvelle chance accueille les 18-25 ans qui veulent reprendre leurs études. La présence de cet établissement, unique en France, profite aux élèves du lycée professionnel Magenta, dont il partage les locaux et une partie de l'équipe pédagogique. Reportage (1).

Déborah Darcet n'en veut pas à l'institution scolaire. Cette grande fille ouverte et souriante n'exprime aucun grief contre l'Education nationale. Pourtant, elle a perdu de précieuses années. A 21 ans, elle est en terminale. Et n'a pu réaliser son rêve : « travailler dans la petite enfance, dans une crèche ou une école maternelle». Jusqu'en troisième, Déborah Darcet a suivi une scolarité normale. « J'étais assez bonne élève, je n'avais pas de problèmes particuliers, je n'ai jamais redoublé ». Elle choisit néanmoins de quitter l'enseignement général. « Je ne me sentais pas capable de continuer. Je me disais que ça allait être trop dur pour moi ». Et surtout, « je savais ce que je voulais faire plus tard ».

Elle opte pour un BEP sanitaire et social. Un conseiller d'orientation l'aide à choisir un lycée. Sa scolarité se passe bien : « Je n'ai pas eu de problèmes avec mes résultats scolaires même si je suis rentrée dans mon adolescence, j'ai fait ma rebelle et je n'ai pas eu un très bon comportement ». Son diplôme obtenu, Déborah Darcet a deux possibilités : poursuivre ses études ou les arrêter. « J'ai postulé pour un Bac Sciences medico-sociales, mais je n'ai pas été acceptée ». Elle quitte l'école, cherche du travail. « Je n'ai rien trouvé. J'ai fait des petits boulots, du baby-sitting par-ci par-là. Je me suis rendu compte qu'un simple BEP ne suffisait plus ».

Après une année de galère, Déborah Darcet intègre le Lycée de la nouvelle chance (LNC) basé dans les locaux du Lycée Magenta de Villeurbanne (Rhône). La mission de cet établissement unique en France, qui a ouvert en septembre 2002, est le « raccrochage scolaire » des jeunes de 18 à 25 ans ayant quitté le système sans solution.

Finie la petite enfance, le LNC propose deux bacs pro : secrétariat et comptabilité. « La comptabilité m'intéressait aussi. C'était mon deuxième voeu en troisième ».

En 2010, Déborah Darcet a décroché son BEP comptabilité. Elle va passer le bac en juin. Puis pourra préparer, si elle le souhaite, un BTS, ce qu'elle n'exclut pas. Quel bilan fait-elle de son parcours scolaire? « Quand j'ai été refusée au bac sciences medico-sociales, j'aurais pu faire d'autres demandes. Si je n'avais pas arrêté, j'aurais déjà un bac. Mais c'est comme ça, et je suis contente d'avoir eu une deuxième chance ».

Déborah Darcet se plaît au Lycée de la Nouvelle chance. L'alternance cours-stage lui convient : « C'est pas démotivant comme un lycée classique où on n'a que des cours. Le fait que je sois aussi en entreprise me casse ma semaine. Je travaille chez un traiteur, dans la partie comptabilité, ça se passe super bien ».

Elle apprécie également la qualité de la relation avec les enseignants. « Ils nous traitent comme des adultes. C'est vrai qu'on est assez matures. On a tous plus de 20 ans ». « Le fait que ces élèves aient galéré jusqu'à 3/4 ans est vraiment un plus, note Jean-Pierre Maréchal, le proviseur. Ils ont une envie énorme de s'en sortir. Je suis frappé par leur maturité. Avec eux, un professeur trop rigide ne passe pas. L'enseignement utilisé ne peut pas être le même qu'avec des plus jeunes ».

L'objectif rattrapage scolaire affiché par le LNC semble fonctionner : « nous avons 90% de moyenne de réussite aux examens sur les 9 ans, et 100% en 2010-2011 », déclare Christian Terras, chargé de ce dossier au rectorat de Lyon.

Côtés moyens humains, le lycée nouvelle chance est plutôt gâté. Il dispose notamment d'un poste et demi de coordinateur financé par le rectorat. Secondé par une enseignante, Fabrice Ducoté organise le recrutement des stagiaires, fait le lien avec les entreprises partenaires, joue un rôle de « personne ressource, aussi bien pour les professeurs que pour les élèves ».

Cela profite aux 84 élèves du LNC mais également à leurs 327 camarades du lycée Magenta. Ce lycée professionnel classique prépare aux bacs et BTS secrétariat et comptabilité. « L'inscription dans la durée du dispositif LNC qui était expérimental, et apporte des pratiques innovantes, a un effet sur la formation initiale. C'est un déclencheur de diffusion de bonnes pratiques sur l'ensemble de la structure », affirme Christian Terras.

Les élèves du lycée nouvelle chance étant à la fois plus mûrs mais aussi « très fragiles », leurs enseignants doivent « faire un travail de veille permanent ». « Ces pratiques plus fines se répercutent sur tout l'établissement », assure Jean-Pierre Maréchal. Certains enseignants interviennent à la fois au LNC et en formation initiale : « Quand un collègue a un groupe d'adultes, il aborde différemment les jeunes derrière », poursuit le proviseur.

Pour éviter l'échec scolaire et le décrochage, les enseignants du lycée Magenta n'ont pas créé d'outil magique, ils utilisent les mêmes techniques que leurs collègues d'autres établissements : « accompagnement personnalisé, tutorat et cellule de veille », résume Jean-Pierre Maréchal.

Cette cellule de veille réunit tous les 15 jours le proviseur, le psychologue, l'assistante sociale, et des enseignants : « On suit les élèves déjà repérés en classe à cause d'un absentéisme important ou d'un désintérêt manifeste », explique Jean-Pierre Maréchal.

Parfois, l'équipe pédagogique est impuissante : « 30 à 40% des jeunes qui quittent le système scolaire le font pour des raisons économiques, parce qu'ils jouent un rôle de soutien de famille ».

Parfois, la solution adoptée est radicale : « Quand on sent qu'un élève n'en peut plus, on le sort de la classe pendant une à deux semaines en l'envoyant en entreprise. On travaille avec des partenaires privilégiées qui nous aident bien dans ces cas là ».

Si tous les établissements sont censés utiliser ces outils, certains ne le font pas encore. D'après Luc Martens, conseiller du recteur, les trois-quart seulement des lycées professionnels du Rhône ont constitué une cellule de veille. « L'individualisation, on le fait depuis neuf ans avec les élèves du LNC, cela nous a donné un petit peu d'avance », reconnaît Jean-Pierre Maréchal. Cette pédagogie semble porter ses fruits. « Au niveau des résultats au bac, on est parmi les meilleurs. On a 100% de réussite en comptabilité et 94% en secrétariat ».

Catherine Coroller

(1) cet article a été publié dans Libération papier du jeudi 12 janvier. Ce dossier comprenait également un appel de l’Afev une association d’étudiants qui interviennent auprès des élèves en difficulté et qui lance un Pacte national contre l'échec scolaire avec le soutien d’une cinquantaine de personnalités et d’organisations (dont le CRAP-Cahiers Pédagogiques). On peut d’ores et déjà le signer en ligne sur un site dédié

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