30/10/2012

Un nouveau cycle pour les lave-linge FagorBrandt

ECONOMIE (publié le mardi 30 octobre dans Libération) - Lave-linge et véhicule électrique sous le même toit: c'est l'aventure d'une réindustrialisation, celle du site d'électroménager FagorBrandt à Lyon, racheté par le fabricant de voitures SITL. Ou comment, en ces temps de mutations industrielles, passer d'une activité à une autre sur le même lieu, tout en conservant la quasi totalité des salariés.

D'un côté de l'immense hangar, une ligne de fabrication de lave-linge. Une ouvrière entoure les angles et le dessus de chaque machine de protections en polystyrène. Puis la chaîne redémarre emmenant l'appareil vers un camion de livraison. A l'autre bout du bâtiment, trois femmes portant un gilet rétro-réfléchissant orange s'activent autour d'un chassis de voiture.

D'ici à 2015, l'activité lave-linge devrait ainsi s'arrêter, et être entièrement remplacée par la fabrication d'un petit véhicule utilitaire électrique (Citélec), de scooters et vélos électriques, ainsi que de filtres de traitement de l'eau. En théorie, l'ouvrière qui pose les protections sur les machines à laver ne sera pas licenciée, mais formée au montage de ces nouveaux produits.

Philippe Rochette, lui, a déjà franchi le pas. Embauché en 1989 comme réparateur de conformité sur les machines à laver par FagorBrandt, fabricant espagnol d'électroménager, il est aujourd'hui technicien qualité sur le Citélec, produit phare de la Société d'innovation et de technologie de Lyon (SITL). « Au bout de 20 ans, c'était une opportunité, confie-t-il. Je touche beaucoup plus qu'il y a deux ans, et je vais continuer à évoluer ». Tout en changeant d'employeur.

L'histoire commence en 2010. FagorBrandt annonce la délocalisation de la production des lave-linge en Pologne, et la fermeture de cette usine sise dans le 7ème arrondissement de Lyon pour la fin de la même année. Et les 537 salariés ? « FagorBrandt est un groupe coopératif. Ils ont craint un impact négatif pour leur image », affirme Pierre Millet, le patron de la SITL. Les Espagnols lancent alors un appel aux entrepreneurs intéressés par une réindustrialisation du site. Pierre Millet, ancien de Thomson CSF, qui a déjà racheté une entreprise de tôlerie iséroise, Technitol, l'emporte. L'accord passé avec FagorBrandt prévoit la reprise par la SITL de 470 des 537 salariés. Une partie des 67 autres continuera à travailler pour les Espagnols, une autre ayant négocié son départ. La SITL continuera à fabriquer des lave-linge pour FagorBrandt jusqu'à 2015, le temps de la montée en charge des nouvelles activités.

Avant de choisir le créneau qu'occupe aujourd'hui son entreprise, Pierre Millet a réfléchi : « J'ai étudié les compétences du site. Les gens savent faire de l'injonction plastique, de l'emboutissage, du collage, du vissage, du clipsage, de la peinture, de la soudure, du montage. Et j'ai regardé tous les produits possibles afin de voir ce qui pouvait matcher. Je suis tombé sur l'eau et les véhicules électriques ». Car « quelqu'un qui fait du vissage sur un lave-linge peut faire du vissage sur un véhicule, précise-t-il. Et quelqu'un qui fait de l'injonction plastique et sait piloter une machine, vous lui mettez un moule, il fait un lave-linge, vous lui mettez un autre moule, il fait une pièce d'automobile ». Pierre Millet a dû toutefois « amener des métiers supplémentaires » comme « le pliage et la découpe laser ».

L'ensemble des salariés étant censés à terme, changer de métier, le patron de la SITL négocie avec FagorBrandt un plan de formation de 9 millions d'euros. Eric Laurençon, 46 ans, opérateur sur les lave-linge, ainsi pu être formé en cinq mois à la chaudronnerie, à la découpe laser et au pliage. « C'est le jour et la nuit, explique-t-il. Avant, j'avais des chefs, là j'ai un travail à faire où je suis plutôt autonome. Des fois, il y en a plus, des fois moins, à moi de m'organiser ».

Cette « réindus » n'est cependant pas qu'un long fleuve tranquille. Philippe Goguillot, délégué syndical Sud, avait sans états d'âmes donné un avis favorable au projet. « L'expert du CCE (comité central d'entreprise, ndlr) nous avait clairement dit que l'avenir des lave-linge sur ce site était condamné à l'horizon 2012. Et on voyait positivement le développement de nouvelles activités », rappelle-t-il. Mais un an et trois mois après, « il y a de l'inquiétude, les clignotants sont passés du vert à l'orange foncé ».

D'autres industriels, notamment, devaient participer au projet, voire entrer au capital. Or, ils ne sont toujours pas là. Explication de Pierre Millet : « Des trois pressentis, un est dans le photovoltaïque et il a d'autres soucis. Un autre est dans le nucléaire, or depuis Fukushima cette activité est plus compliquée. Le troisième est dans les moteurs or l'industrie lourde n'est pas dans une forme olympique ». Et d'affirmer qu'«ils ont reporté leur positionnement, qu'aucun n'a abandonné ».

Philippe Goguillot a une autre explication : « Ils devaient venir dans un deuxième temps, à partir du moment où il y aurait une montée en puissance du site, or celle-ci n'a pas lieu ». Même FO, bienveillante vis-à-vis de la direction, le reconnaît : « au niveau des véhicules, on a un retard de deux mois. On est pas réellement entrés en production. On nous dit qu'on en est au stade des préséries, on a plutôt le sentiment de fabriquer des prototypes ». Pierre Millet répond qu'un Citélec a déjà été vendu, et que 40 sont en commande dont 17 fermes, le reste en intentions. Quant aux filtres, 30 ont été livrés depuis mars, et 180 devraient l'être pour l'exercice 2012-2013. « On fera le bilan en 2015 », tranche le patron de la SITL. A cette date, la production des lave-linge sera définitivement arrêtée et l'entreprise devra se financer sur la seule vente de ses produits.

Les syndicats craignent également les effets de la mauvaise santé de FagorBrandt. « Certains fournisseurs n'ont pas été payés. Du coup, on a connu trois jours d'arrêt de la production des lave-linge au printemps, et deux jours en septembre », signale Philippe Goguillot. En 2012, FagorBrandt a d'ailleurs commandé à la SITL moins de machines à laver que prévu dans le contrat : 178 000 contre 210 000. « Mais la différence a été entièrement compensée », assure Pierre Millet, tout en admettant que les Espagnols ont un retard de paiement d'un million d'euros.

Le 5 septembre, le préfet de région, Jean-François Carenco, et le maire (PS) de Lyon Gérard Collomb sont venus inaugurer le site en grande pompe. « Je me sens redevable d'un soutien de l'Etat, qui veut relancer une politique industrielle forte », a déclaré le premier. « Il faut faire en sorte qu'au niveau national on se mobilise sur ce projet », a renchéri le second.

Sauf que, pour l'instant, « j'ai touché zéro euro », signale Pierre Millet. Certes, la caution de la région Rhône-Alpes lui a permis de compléter son financement par un emprunt de 500 000 euros. Mais les aides à la réindustrialisation lui ont été refusées au motif que FagorBrandt les avaient touchées.

SUD regrette pour sa part que les belles paroles de Collomb ne se soient pas traduites par des engagements concrets. Comme le résume Philippe Goguillot : « je n'ai pas entendu le maire de Lyon dire que la ville allait commander 100 Citélec ».

Catherine Coroller

 

 

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